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Troisième album de Laïka (après « Silver apples of the moon » et « Sound of the satellites »), Good looking blues propose toujours la même formule musicale. Entretien avec Guy Fixsen.Chronic’art : Pourquoi le rythme a-t-il autant d’importance dans Laïka ?

Guy Fixsen : Margaret et moi avons principalement une expérience rock. Basiquement ça consiste à écrire d’après des instruments mélodiques. Nous voulions faire quelque chose de différent et nous avons découvert que lorsque l’on fait le processus inverse, en commençant par le rythme, on obtient beaucoup plus de libertés. Les instruments à cordes sont limités. Ils définissent un morceau dès son commencement. On ne cherche pas un rythme précis pour une mélodie, c’est la mélodie qui vient naturellement sur le rythme. Dans la pop traditionnelle la partie créative vient en premier alors que dans Laïka le plus gros du travail est dans la production.

Vous utilisez beaucoup de samples. Est-ce que les sons que vous trouvez définissent le morceau ou recherchez-vous des sons par rapport à une idée de musique ?

Ca dépend. Le plus souvent nous n’avons pas de concept défini pour un morceau. Mais oui, il nous arrive de rechercher des sons ou des ambiances précises. Par exemple il nous arrive d’enregistrer nos voyages pendant les tournées ou des sons d’ambiance dans des pubs ou des arcades… Un jour un type a dragué Margaret dans un pub, nous avons enregistré le dialogue et on en a remis des bouts dans des morceaux en fond. Ca dépend de ce qui fonctionne en fait. Mais cet album a presque plus d’éléments traditionnels d’une certaine façon. Il est très défini. Il nous arrive également de reprendre des choses d’autres musiciens. Nous achetons beaucoup de disques d’occasion. L’important c’est de pouvoir vérifier qu’il s’agit toujours de notre musique. C’est très simple de reprendre des morceaux entiers sur des disques inconnus. Nous faisons très attention à ce que, quel que soit le sample, ça reste du Laïka. Donc, oui, nous faisons beaucoup de recherche, nous prenons notre temps.

Comment fonctionnez-vous en tant que groupe ? Qui fait quoi ?

Sur cet album je pense avoir commencé pas mal de morceaux, je ne sais pas pourquoi. Les postes ne sont pas vraiment définis. Je peux jouer de la basse dans un coin et Margaret écrit les chœurs. Là, on regarde si ça fonctionne ou pas. On ne peut pas dire vraiment qui a fait quoi. Bien sûr, c’est Margaret qui se charge des paroles mais là encore si une ligne ne va pas, je peux lui dire et trouver autre chose. Pour le reste c’est plutôt évident, Lou fait la batterie etc.

Quelles étaient vos principales sources d’inspiration quand vous avez commencé à jouer dans Laïka ?

Ca vient du précédent groupe de Margaret : MoonShake. Ce groupe avait un concept très défini ou plutôt c’était une suite de concepts. Par exemple, j’aime le dub alors la basse sera dub, j’aime Can, alors le batteur jouera comme du Can et j’aime Sonic Youth donc les guitares seront pareilles. Ensuite, on peut citer d’autres groupes comme les Young Gods pour l’utilisation d’un sampler dans une conception rock. La voix était celle de Margaret qui est très particulière. Tout fonctionnait sur ce contraste entre ces différentes influences. Laïka vient de là en prenant encore plus de références mais de manière beaucoup moins évidente. Le champ des expériences est plus ouvert dans Laïka, nous n’avons pas d’idées préconçues : si on veut jouer de la guitare, on le fait, si on veut rajouter un sampler par-dessus, on y va. La musique n’est rien de plus que la musique. Nous nous laissons une grande liberté dans la création sans nous soucier des genres et des influences. La plupart du temps nous sommes plus influencés par nos albums précédents finalement. Chaque morceau est une réaction au précédent. S’agissant du premier album, je pense que nous avons été influencés par ce que nous écoutions à l’époque. Le deuxième album, lui, était beaucoup plus solitaire, comme vidé. Good looking blues est une réaction à ça.
Il n’y a pas eu de bonne musique depuis pas mal de temps donc dans un sens on ne pouvait pas être influencé. L’influence est plutôt négative aujourd’hui. J’écoute beaucoup de musique et il m’arrive de penser « il aurait pu faire ceci ou cela ». Ca me donne des idées.

Vous sentez-vous proche d’autres artistes en ce moment, quel que soit leur domaine ?

Il n’y a pas beaucoup d’artistes dans lesquels je peux reconnaître l’univers de Laïka. Hum… musicalement je dirais Tricky. C’est sans aucun doute un des artistes les plus importants des années 90 et probablement de la prochaine décennie. C’est un Noir qui ne fait absolument pas de la musique noire traditionnelle comme le R&B ou le rap. C’est un résistant culturel qui fait plus de la musique indépendante intellectuelle. Ce qu’il fait est très original et il a cette attitude punk par rapport à la technologie tout en étant très profond. Sinon, nous écoutons beaucoup de musique contemporaine. Je pense plus particulièrement à Ligeti.
Je ne peux pas affirmer être un grand théoricien de la musique. Je veux dire que je ne comprends pas tout dans la musique de Ligeti mais il y a un parallèle dans le fait qu’il utilise beaucoup de mélodies individuelles qui se réunissent pour former le morceau. D’une certaine façon, c’est ce qui arrive dans notre musique. Nous écrivons une ligne de basse puis une ligne de chant et ça donne des mélodies individuelles qui s’écrivent toutes seules à partir du rythme de départ. Mais je ne vois pas trop quels artistes pourraient se rapprocher de ce que nous faisons. Des cinéastes je pense… je ne sais pas. Il n’y a plus que des blockbusters aujourd’hui…

Comment voyez-vous le futur de Laïka ?

Je ne sais pas trop. L’industrie de la musique est très fluctuante. Vous faites un disque et après on vous dit si vous pouvez en faire un autre ou pas. Donc, on ne peut pas voir très loin dans le futur. Peut-être que dans quelques mois nous aurons un nouveau contrat, comment savoir ? Pour l’année qui vient nous pensons partir en tournée, c’est déjà assez loin dans le futur pour moi (rires). Nous avons déjà des idées à propos du prochain album. Ce sera quelque chose de très vide. Un ami à moi a un appartement à Rome, nous devrions probablement écrire le prochain album là-bas. J’aime beaucoup l’Italie, nous sommes végétariens donc la nourriture est parfaite là-bas. Le temps aussi.

Il y a de plus en plus de collaborations entre différents groupes, surtout dans la musique électronique. Est-ce que ce genre de projets collectifs vous intéresse ?

Nous apprécions de collaborer ponctuellement avec différents musiciens bien sûr. En ce qui concerne les remixes, nous en avions fait un. Le résultat n’était pas si mal mais je considère qu’il vaut mieux passer son temps à faire de nouveaux morceaux. L’idée du remix est très attrayante, ça permet d’être référencer différemment mais le résultat est rarement à la hauteur de l’idée.

Certaines collaborations sont intéressantes sur le papier, mais en pratique c’est souvent seulement le côté caricatural des deux groupes qui ressort.

Oui, c’est exactement ça. Le problème c’est que les gens se rencontrent au beau milieu d’une tournée et décident de prendre un jour pour enregistrer un titre ensemble sans vraiment prendre le temps de le travailler. De plus, certaines personnes font de meilleures choses quand elles sont seules. C’est le cas pour Margaret et moi. Quand nous n’avons rien fait pendant des semaines, nous commençons à chercher l’inspiration, ça vient presque de l’ennui. Les collaborations ressemblent de plus en plus à des batailles d’ego pour savoir qui fait la meilleure musique.

Que pensez-vous de l’évolution du support musical vers le MP3 ?

Encore une fois, en théorie, ça devrait être vraiment bénéfique. Il y a vingt ans, les artistes étaient entièrement dépendants de l’industrie musicale. Depuis une dizaine d’années, il est devenu de moins en moins cher d’enregistrer des albums, mais l’industrie garde le contrôle de la distribution, c’est elle qui fixe le prix des disques. Si nous perdions notre label et que nous sortions un album sur notre site en faisant payer le téléchargement 30 F, nous gagnerions plus d’argent que maintenant. Mais le problème est que l’on ne peut pas le faire sans que les titres ne soient copiables. Les musiciens ont également besoin de vivre. J’en parlais à un ami qui pense que la musique devrait être gratuite et que les musiciens se paieraient sur la publicité. Mais imaginez un album coupé par de la pub, ça n’a aucun sens, ce serait horrible ! Quand on parle du copyright aux gens, ils pensent que c’est un truc de compagnies de disques alors que c’est peut-être la seule partie de l’industrie musicale qui revient aux artistes. Le copyright est une bonne chose, c’est purement fondé sur la créativité d’une certaine façon. Je ne veux pas particulièrement devenir riche, quoique ça doit être sympa un temps, je veux juste faire de la musique et en vivre. Nous verrons comment tout ça va évoluer.

Comme vous l’avez dit, il y a beaucoup de production dans Laïka. Quand il s’agit de transposer les morceaux à la scène comment procédez-vous ?

Sur cet album, ça n’a pas posé de gros problèmes dans le sens où l’on utilise plus d’instruments qui se prêtent au live. Pour les précédents, effectivement, nous nous sommes posés la question. Pour des morceaux très produits il faut tout repenser, en particulier la structure et ce par quoi nous allons remplacer tel ou tel instrument. Il faut faire en sorte que ça fonctionne donc refaire des lignes de basse ou de batterie. A chaque fois que nous avons eu un batteur différent, il fallait faire des parties rythmiques différentes. Sur scène, Margaret joue de la guitare alors qu’elle n’en fait pas pendant les enregistrements, nous intégrons tout ce qui est susceptible de fonctionner dans ce nouveau contexte. Pour cet album nous avons beaucoup répété. Ensuite, nous avons fait quelques concerts en Scandinavie et en Italie pour voir si ça fonctionnait. Toute l’électronique de Laïka est joué en temps réel sur scène. Bien sûr, il y a quelques boucles mais tous les autres samples sont déclenchés manuellement. Hier, lorsque nous étions à la Black Session, nous avons fait quelques erreurs. Ca arrive tout le temps, mais au moins sur scène nous faisons quelque chose. Néanmoins, les morceaux restent les mêmes qu’en studio, ça n’est pas une totale improvisation. Nous essayons de faire de la pop, pas de la musique complètement obscure, mais nous avons également besoin de fraîcheur, de ne pas faire exactement la même chose tous les soirs. C’est plutôt inhabituel pour un groupe d’électronique. Quand Underworld passe en concert ils n’ont qu’à rajouter ou à enlever du delay. C’est dommage de ne pas profiter de tous les avantages du live.

Aviez-vous une idée précise quand vous avez formé Laïka ?

Non, il n’y avait pas de concept en particulier. Il s’agit simplement de Margaret et moi. Tout est basé sur la communication, c’est pour ça que nous faisons de la musique dans un sens. Nous voulons communiquer des choses originales. La question qui se pose par la suite est : dans quelle mesure allons-nous être originaux ?

Propos recueillis par

Lire notre critique de Good looking blues de Laïka