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Durant le festival de courts métrages le plus réputé au monde, il y a logiquement à boire et à manger. Surtout beaucoup de films ni faits ni à faire, plaisants mais superficiels, bien menés mais sans conséquences. Heureusement, on tombe parfois, et sans forcément s’y attendre, sur quelques vrais objets de cinéma…

A Clermont, l’effervescence était palpable. Projections à toutes heures, salles combles, discussions à bâtons rompus sur les programmes proposés. Comme si, pendant huit jours (du 27 janvier au 3 février dernier), chacun s’était mis en tête de voir avant les autres les courts métrages événements, ceux qui révéleraient un futur cinéaste de génie, ou du moins les signes prometteurs d’une carrière singulière. Au finish, beaucoup d’appelés mais guère d’élus.

Les ados en tête

L’adolescence, terrain fertile pour le jeune cinéma français qui, par une alchimie secrète, réussit toujours peu ou prou les films abordant le sujet. Ainsi, les terreurs de la libido grimpante, les velléités d’émancipation et la découverte d’une mélancolie dévorante sont depuis des années (depuis la nuit des temps ?) des thèmes séminaux à partir desquels se construisent les plus beaux récits.
Les Résultats du bac de Thomas Vincent englobe tout cela (ou presque) avec un humour et un sens du rythme dévastateurs. Deux garçons et une fille, le jour des fameux résultats. L’obtention du diplôme compte pourtant moins ici que ce qu’elle cristallise : la pression de l’entourage, la solitude, le besoin d’excès, le fantasme, l’approche de la maturité… Alors, on s’invente une amie, on danse sur un générique de dessin animé japonais, on fait son coming out ou on choisit de disparaître. Au creux des fous rires provoqués par le film (notamment grâce à l’inimitable Julie Durand, déjà héroïne de Du poil sous les roses) se dessine une triste et profonde angoisse du monde.

Plus classique, Le Page de garde d’Eric Mahé s’intéresse à un jeune homme, seul élément masculin d’une classe de sténodactylos. Si les quiproquos sentimentaux s’enchaînent avec une finesse exemplaire, le film vaut surtout pour son côté volontairement daté, qui fait songer aux premières comédies douces-amères de Pascal Thomas. Le Page de garde paraît ainsi ouaté d’une nostalgie sincère et prégnante, ne serait-ce qu’à travers son choix de couleurs effacées et les voix caressantes de ses excellents comédiens.

Dans l’amusant Peau de vache de Gérald Hustache-Mathieu, les symptômes de la puberté en crise s’avèrent particulièrement insolites : fille de fermiers, Claudine (Sophie Quinton, prix d’interprétation mérité) se prend en effet pour un bovidé et découvre qu’elle est amoureuse de Pablo, le taureau du champ voisin. Pour le séduire, rien de tel qu’une veste en peau de vache et une boucle au milieu du nez ! Un postulat frivole que le réalisateur dépasse par quelques belles idées (les enfants qui paient Claudine pour danser avec elle, les dialogues entre l’héroïne et ses vaches) et un indéniable talent de conteur naturaliste.
C’est également une adolescente qui est au cœur de L’Echappée. Mais lorsque le film commence, elle s’est déjà probablement suicidée. Le corps n’ayant pas été retrouvé, son père et ses deux frères plongent chaque jour dans la Loire, pour « être sûrs ». Comment gère-t-on la mort d’un proche, a fortiori lorsqu’elle demeure abstraite, en l’absence d’un cadavre ? Une question grave que Zoé Galeron pose à ses personnages, tous malades de ne pas savoir quels rôles ils doivent désormais jouer. Rester ou s’échapper ? Poursuivre des recherches douloureuses ou vivre à jamais avec le doute ? Se détacher du monde médiocre que l’on s’était créé ? Baisser les bras ? Sombrer ? Le pire, c’est qu’il n’y a pas de réponse, et la cinéaste (dont c’est le premier court) saisit avec acuité le flottement de ces existences meurtries. Sans doute l’un des films les plus marquants du festival.

Arielle Dombasle, meilleure actrice de la galaxie ?

Autre grande réussite dépressive, Sables mouvants s’intéresse à un père et un fils alcooliques dont les existences seront ébranlées par une jeune femme étrange (la formidable Julie-Marie Parmentier). Premier film encore, mais Stéphane Gisbert sait déjà évoquer la puissance du geste : une bouteille de vin qui passe d’une main à l’autre, un bras tendu et salvateur, ou un simple baiser expriment de façon bouleversante des rapports humains complexes sur lesquels pèsent le souvenir, la mort et la fatalité.
A contrario, Le Mariage en papier est un film assez lumineux. Parce qu’elle a besoin d’argent et lui de la nationalité française, Lise et Salim se marient et partagent le même appartement. Mais la grand-mère du jeune homme va rendre les choses plus difficiles que prévu… Sur un sujet qui frise la démagogie (l’apprentissage de l’Autre et de sa culture), Stéphanie Duvivier fait exister ses personnages avec un bonheur constant. Les trois comédiens principaux (Cécile de France, Zakarya Gouram -sacré meilleur acteur par le jury- et surtout « Hajja » Radia Makboule dans le rôle de l’aïeule) ne sont pas étrangers à la réussite de cette comédie touchante et très bien mise en scène.

Un scandale pour achever le panorama français de cette édition 2001 : l’absence en compétition de l’hilarant Les Eléphants de la planète Mars signé Philippe Barassat, l’auteur de Mon copain Rachid. Seulement visible en vidéo dans le cadre du Marché, le film est un concentré d’humour absurde porté de bout en bout par une Arielle Dombasle survoltée. L’actrice y joue une institutrice perturbée par le renvoi d’un de ses élèves à tête de citrouille. Sombrant peu à peu dans la folie, la jeune femme carbure aux cantiques de Noël et aux robes à bougies avant de se transformer en singe, ultime signe de sa régression mentale et physique. Emportée par la furieuse anarchie narrative du cinéaste, Dombasle chante, danse et pose dans les tenues les plus extravagantes et pour notre plus grand plaisir. Les Eléphants… sera d’ailleurs bientôt visible en salles au sein d’un programme réunissant l’ensemble des courts métrages réalisés par Barassat.
Toute la détresse du monde

Peu de chocs au niveau international, gangrené comme l’ensemble de la programmation par le consensuel, la débauche d’effets vains ou le politiquement correct. Quelques films forts cependant, disséminés çà et là au hasard des séances.

Le festival tenait par exemple à rendre hommage au cinéma sud-coréen à travers une sélection de courts métrages souvent plus audacieux que ceux vus en compétition, comme en témoigne Amanita Muscaria de Yeum Jeong-suk. Dix minutes fulgurantes durant lesquelles un jeune homme risque sa vie afin que sa sœur gravement malade demeure sous morphine. Le réalisateur détourne le misérabilisme de son sujet vers le poème étrange et halluciné dont la beauté mortifère tient en partie au noir et blanc fragile du 16 mm. Réduite à l’essentiel, la narration devient le moteur épuré d’une cavalcade plastique intensément désespérée.

Encore plus radical, Einspruch II (Protestation II) de Rolando Colla est un véritable pamphlet comme on n’en voit que trop rarement. Aux antipodes de la mélasse lyrique du Monde à l’envers (long métrage du même auteur sorti incognito dans nos salles en fin d’année dernière), ces sept minutes-là sont d’une sobriété sereine qui confère à la tragédie vécue sur l’écran un impact saisissant. Afin de protester contre la loi suisse qui le menace d’expulsion, un jeune demandeur d’asile décide de s’immoler par le feu. C’est simple et brutal : pas de commentaires ni de fiction superflus. La violence de l’acte est à la mesure de l’injustice qui l’a générée. En devenant témoin engagé de l’horreur sociale et des extrémités auxquelles elle conduit, le cinéma rejoint enfin le politique.

Tout aussi sombre mais sur le mode intimiste, Chambre froide du Belge Olivier Masset-Depasse décrit le lien cruel et étouffant qu’une mère entretient avec sa fille. Héritières de la boucherie autrefois tenue par feu le chef de famille, les deux femmes (Francine Blistin et Anne Coesens, extraordinaires) travaillent ensemble depuis des années, avec la rancœur, la jalousie et le monstrueux attachement sentimental que cela implique. La mise en scène est comme il se doit implacable, concentrée sur la dureté des mots et des gestes ; mais tout aussi prompte à capter l’émotion d’une étreinte.
Un tantinet tape-à-l’œil, l’Espagnol Back Room fascine pourtant par sa capacité à imposer des figures à la frontière du cliché. L’ado inexpérimenté, le bel étalon ou encore le pédé quinquagénaire : tous se retrouvent en back room à la recherche d’un partenaire, ne serait-ce que pour une poignée de minutes. A travers les voix off de chacun, Guillem Morales excelle à analyser les pulsions, frustrations et autres désillusions sexuelles. Entre la pensée et l’action, le corps prend ses propres initiatives, au risque de contredire les désirs les plus sincères et de laisser la plupart des personnages dans la solitude et le désarroi.

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