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Sous ce nom bien français se cache l’un des meilleurs romanciers anglais d’aujourd’hui : la lamentable adaptation de Capitaine Corelli est l’occasion idéale de (re)découvrir Louis de Bernières et ses pavés exotiques à l’ironie jubilatoire.

C’était en quelque sorte trop beau : l’énorme roman de Louis de Bernières allait être adapté au grand écran et connaître une nouvelle vie. Il y avait forcément un problème quelque part. Las. Le problème tient la caméra et s’appelle John Madden (le réalisateur de Shakespeare in love) ; de l’histoire généreuse et excessive à tous égards du romancier britannique, le cinéaste hollywoodien fera un navet fleuri abusivement formaté aux conventions hollywoodiennes, traîtreusement doté du happy end de rigueur et inondé d’une guimauve dont s’accommoderont sans trop de problèmes les cachetonneurs de service (Nicolas Cage et Penelope Cruiz, cabotins à souhait). La Mandoline du capitaine Corelli, volumineuse saga où tout, des destins individuels aux spasmes de l’histoire en marche, touche à la démesure, méritait tout de même mieux que ça. Et Louis de Bernières, son hilarant auteur, autre chose que la réputation faussée que ne manquera pas de lui amener, par un paradoxe inévitable, cette malheureuse extension cinématographique.

Son nom passerait sans doute plus inaperçu dans le répertoire des jeunes aristocrates de France ou au conseil d’administration d’un établissement bancaire qu’en couverture d’une poignée de romans de langue anglaise. Rien de plus opposé à sa personnalité, cependant, que le charme discret du rond de cuir et la distinction feutrée des cravates de prix : cet homme-là ne semble à la vérité pas exactement fait pour les dorures et les lambris qu’inspire son luxueux patronyme. Sa biographie reste, pour une large part, un demi-mystère ; lui-même n’en révèle d’ailleurs pas grand-chose, sinon quelques anecdotes cocasses et les grands épisodes de son itinéraire post-militaire. Ce n’est d’ailleurs pas sans une certaine déception que l’on s’en contente, l’invraisemblable foisonnement de ses textes et les incessantes digressions qui les rythment laissant pour ainsi dire rêveur quant à la richesse de son caractère comme de sa destinée.

Notre homme, né à Londres en 1954 et grandi dans une atmosphère à propos de laquelle nos recherches ne nous ont rien appris, achève donc son adolescence par un passage éclair dans les corps de l’armée britannique, à un poste et une fonction non clairement identifiés ; ses quatre mois en uniforme, jugés -de son propre aveu- « désastreux », se soldèrent quoi qu’il en soit par un départ précipité vers d’autres horizons. Ce sera la Colombie, où il travaillera comme instituteur le matin et comme cowboy l’après-midi.
De cette Amérique Latine qu’il apprendra rapidement à connaître, il fera plus tard l’incroyable décor de sa trilogie romanesque, non sans avoir entre-temps pratiqué deux ou trois autres professions d’extérieur, manuelles ou salissantes (mécanicien automobile et gardien de site protégé, notamment). Rentré en Angleterre où l’envie le piquera de suivre des études de philosophie, Louis de Bernières n’oubliera pas la torpeur colombienne et l’inépuisable galerie de personnages archétypaux rencontrée là-bas : ses livres s’appuieront tout entiers sur une mythologie de carte postale exacerbée à l’extrême dont il fera, à force de caricature et de satire au kilomètre, les fondements d’un univers littéraire personnel à la limite du surréalisme. Toute l’imagerie de la civilisation latine s’y retrouve sous des couleurs nouvelles : prêtres aux culottes sales, gouvernement corrompu jusqu’à l’os, chefs militaires omnipotents, armée autonome et violente, aristocratie désargentée, indigènes folkloriques, guérilla marxiste aux incompréhensibles conflits internes, hommes d’affaire véreux, putains syphilitiques et autres incontournables personnages de bande-dessinée. Les jungles sont truffées de mines, les opposants de gauche se trucident entre eux en revendiquant le monopole de l’authenticité révolutionnaire, les dirigeants successifs rivalisent de mégalomanie et inventent tour à tour des projets tous plus irréalisables les uns que les autres, les déficits publics atteignent des profondeurs inouïes, les fonctionnaires n’avancent qu’au pot de vin. « Mon Dieu, pensa-t-il, ce pays est un vrai cloaque d’abominations. » Le romancier pourrait décrire à l’infini mœurs aberrantes et les turpitudes inouïes de cette petite société imaginaire au cœur de l’Amérique Latine, et ne se prive d’ailleurs du plaisir d’introduire ses livres par cent ou deux-cents pages de mise en bouche sociologique avant d’en venir à l’intrigue à proprement parler.

De ces interminables tableaux naît peu à peu la délirante petite comédie humaine qui semble en définitive constituer le cœur de son univers ; irrésistiblement comique pour commencer, elle vire peu à peu au noir lorsque entrent en scène militaires sadiques et bourreaux lobotomisés. Derrière le picaresque de pages ensoleillées où il ne se passe pas cinq lignes sans que surgisse quelque imprévu se dessine ainsi une charge nettement moins légère, quoique toujours teintée de ce vernis loufoque qui la rend d’autant plus efficace, contre la barbarie ordinaire d’un système pourri de bout en bout. Les sous-fifres fascistoïdes le disputent ici dans l’horreur aux hauts-fonctionnaires incompétents, l’incurie généralisée de l’institution laissant finalement s’épanouir dans ses marges toutes sortes de formes de vie incontrôlées, des élans spontanés de solidarité villageoise aux ignominies impunies des tortionnaires salariés. La Guerre des fesses de Don Emmanuel, Señor Vivo et le baron de la Coca, La Calamiteuse progéniture du cardinal Guzman s’inscrivent ainsi tous trois dans cette même veine picaresque et originale où se mêlent par ailleurs, dans un détonnant cocktail, le réalisme magique d’un Garcia Marquez, la force satirique d’un Swift et l’énergie débordante d’un Tex Avery.
Léger changement de registre avec cette fameuse Mandoline du capitaine Corelli, dans laquelle on quitte d’ailleurs notre Etat fictif d’Amérique du Sud pour atterrir en Céphalonie, petite île au large de la Grèce, en 1940. Si l’ambition reste encyclopédique et le style délicieusement caustique, le projet gagne ici une dimension historique et narrative inédite : avec une maîtrise confondante, Bernières tisse ici, dans une impressionnante mosaïque, une love-story au très léger parfum de cliché et un arrière-plan historique impeccablement restitué, mystérieusement dénué de l’ennui inhérent aux récits du même genre. Comme d’habitude, le héros n’apparaît qu’au tiers du livre (soit vers la page 200) : il s’appelle Antonio Corelli et dirige un bataillon de soldats italiens chargés d’assurer l’occupation de l’île ; « il a laissé son fusil rouiller et il l’a même perdu une ou deux fois, mais il a gagné des batailles armé seulement d’une mandoline. » La maison du bon Docteur Yannis et de sa fille unique Pélagia est réquisitionnée pour héberger l’officier et, accessoirement, servir de décor à l’histoire d’amour que va lentement mettre en branle le romancier sur fond de guerre mondiale, d’explosions, de famine, de déroute militaire et de barbarie nazie. Si on laissait à un critique américain ses invocations un tantinet emportées de Tolstoï et Dickens, on se rangerait bien volontiers à l’unanimité qui fait de cet énorme roman un chef d’œuvre excessif sous tous rapports, miraculeusement épargné par l’emphase et les longueurs, écrit dans une langue à l’inventivité constante et à l’humour vitriolesque. Tout en démesure, comme il se doit. Et puis va pour Dickens, après tout : John Madden aura suffisamment fait de mal à Louis de Bernières pour qu’on n’hésite pas à en rajouter un peu. Un Dickens un peu déluré, toutefois, aux prétentions encyclopédiques et à l’ironie décidément mordante. Un Dickens en chaleur, en quelque sorte.

La Mandoline du capitaine Corelli (traduit par Fanchita Gonzalz-Batlle, Denoël et Folio)
La Guerre des fesses de Don Emmanuel (traduit par Frédérique Nathan, Stock)
Señor Vivo et le baron de la coca (Stock)
La Calamiteuse progéniture du Cardinal Guzman (Stock)