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Il y 3 ans encore, les étrangers en situation irrégulière étaient en toute logique, inconnus. Ils sont aujourd’hui presque devenus une catégorie de la société française : les « sans papiers ». En décembre 1995, la mobilisation pétitionnaire en faveur des mouvements sociaux était le jeu d’universitaires ; Pour les sans papiers, le cœur du réseau pétitionnaire est le monde artistique (et bien souvent les cinéastes). Pourquoi se sont ils « réveillés » et en quoi leur contribution au mouvement a-t-elle été bénéfique? L’action des artistes en faveur des sans papiers peut être schématiquement divisée en trois « phases »…


La première couvre l’année 1996, genèse du mouvement encore embryonnaire pendant laquelle la présence artistique aux côtés des sans papiers est incarnée dans la seule personne d’Ariane Mnouchkine. Le 18 mars, trois cent étrangers en situation irrégulière, originaires principalement du Mali, mis aussi de Guinée, de Sénégal, de la Côte d’Ivoire et de Mauritanie, occupent l’église Saint Ambroise dans le 11e arrondissement de Paris. C’est le premier événement de l’histoire des sans papiers. Certains entament une grève de la faim pour faire entendre leur volonté d’obtenir une carte de séjour. La première personnalité à répondre à cet appel est Ariane Mnouchkine. Du 29 mars au 10 avril, les Africains sont recueillis à la Cartoucherie, le théâtre qu’elle dirige à Vincennes. Le 23 août, lorsqu’après deux mois de siège, les forces de l’ordre font évacuer l’église St-Bernard avec violence, Mnouchkine est toujours là. Le 25 décembre, elle se transforme en père Noël en offrant à ses protégés une véritable fête à la Cartoucherie. Son soutien est remarquable car profondément humain et actif. Il a débuté en même temps que le mouvement et n’a jamais cessé, même lorsqu’il n’était pas médiatisé.

Le mois de février 1997 marque l’engagement ouvert et médiatisé du corps artistique. Le 4, l’enseignante J. Deltombe est reconnue coupable (mais dispensée de peine), d’avoir hébergée un ami Zaïrois en situation irrégulière. Ce jugement, pourtant rendu en vertu d’une ordonnance de 1945 (qui punit toute personne aidant au séjour d’un clandestin) sert de détonateur à une vive réaction contre la politique migratoire du gouvernement. Le projet de loi de Jean-Louis Debré stipule l’obligation pour l’hébergeant de déclarer à la mairie le départ de l’étranger (en plus de son arrivée), ce qui revient à constituer un fichier des hébergeants. Contre ce « fichage » et l’incitation à la délation contenu dans l’article 1er du projet de loi, les cinéastes décident de réagir. Sur l’initiative de Pascale Ferran et d’Arnaud Despleschin, 66 cinéastes signent le 12 février 97 un appel à la désobéissance civile. Cette pétition devient le modèle d’une dizaine d’autres textes venus former une chaîne avec celui des réalisateurs. Le mouvement pétitionnaire s’étend d’abord à la sphère artistique avec les écrivains aux côtés de Dan Franck et le monde théâtral derrière notamment Stanislas Nordey. « Ce qui nous scandalise, c’est la honte qui s’exhale de ces lois qui reposent sur la délation, la dénonciation, le fichage des étrangers. On invoque l’illégalité ? Mais il existe aussi une illégalité morale ! Nous autres, qui n’avons pas le pouvoir de faire grève, nous avons la chance de pouvoir parler, être entendus parfois et d’essayer de faire réfléchir » explique Dan Franck dans Libération le 14 février. Cette foi, ils ont bien été entendus, le réseau pétitionnaire s’agrandit considérablement et des personnes de tous horizons souhaitent y ajouter leur nom. Point culminant de cette vague de manifestations : une marche civique est organisée à Paris le 22 février. 100 000 personnes défilent contre la loi Debré : des organisations partisanes bien sûr ; mais aussi et surtout des artistes en tête de cortège ou en queue comme certains des cinéastes qui ont choisi de défiler aux côtés des sans papiers. Le résultat de la mobilisation est une médiatisation importante du mouvement et sans doute la sensibilisation d’un certain nombre de personnes. Le 25 février, alors qu’une médiatisation du même type (mais réunissant moins de personnes) se tient devant le palais Bourbon, Libération publie un supplément intitulé « 55 000 noms contre la loi Debré ». On retrouve en masse les artistes sous les titres de : cinéastes, comédiens, musiciens, professionnels du film d’animation, chorégraphes, photographes ; « Artistes ayant hébergé au moins une girafe »… Huit mois plus tard, le 2 octobre, 1 300 artistes lancent un appel, beaucoup moins retentissant.

En 98, la lutte ne s’achève pas pour autant, malgré la présence depuis plusieurs mois d’un gouvernement de gauche. A la veille de l’adoption du projet Chevènement en avril, 133 cinéastes (Tavernier, Klapish, Corneau, Denis…) signent un nouveau texte : « Pourquoi un tel acharnement répressif ? ». Ils s’insurgent contre l’expulsion de huit Maliens le 1er avril et contre celles qui ont de fortes chances de survenir dans les mois à venir. « Coupables d’un délit de solidarité », les cinéastes lancent un nouveau mode de soutien : le parrainage républicain. Samedi 11 avril, une première cérémonie tenue par le maire de St-Denis réunit plus de 200 cinéastes et élus. Les parrains s’engagent à soutenir leur filleuls dans les démarches administratives et les aider à vivre « de plein droit dans la cité ». La date limite de régularisation est fixée au 31 mai. Dans l’urgence de la situation, Chéreau, Godard, Nordey et Miéville publient dans Le Monde du 13 mai un texte intitulé « Sans Papiers : Avant qu’il ne soit trop tard ». Les auteurs se font les brillants avocats de la cause des sans papiers. Ils rappellent qui sont ces soi-disant « intrus », tentent de combattre, une foi encore les idées reçues et font appel à l’humanisme de 80 000 citoyens pour parrainer les déboutés de la régularisation. L’appel est reçu : des milliers de personnes connues ou anonymes accourent participer à la vaste opération de parrainage lancée le week-end suivant .

L’action des artistes a sorti le mouvement de l’indifférence et suscité l’intérêt de tous ceux qui ne savaient de quel côté se placer. Les parrains consciencieux auront sans doute permis le réexamen des dossiers de certains de leur filleuls ; aujourd’hui, la revendication des derniers aménagements de lois ne représentent qu’une marche vers la régularisation totale, il faudra continuer la lutte. Les artistes, conscient de leur pouvoir, maintiennent leur soutien et le réaffirment à travers des appels ou des films comme D’une brousse à l’autre de Jacques Kébadian. Leur mobilisation et notamment celle des cinéastes montre qu’ils peuvent s’engager humainement, collectivement et activement pour des causes qui ne touchent pas de prime abord les intérêts de leur corporation. Finalement, on peut se demander si savoir dire non ne relève justement pas du rôle de l’artiste; ce qui semblait avoir été quelque peu oublié ces dernières années.