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Depuis ses débuts, il y a plus d’une dizaine d’années maintenant, Keith Thornton reste l’un des rappeurs/producteurs les plus prolifiques. A l’occasion de la sortie de son dernier album solo (en parallèle aux rééditions des sessions Dr Octagon et à l’arrivée du collectif Analog Brothers, dont il fait partie), interview de cette légende vivante du rap underground retraçant son parcours atypique, et réponse à la grande question préoccupant ses fans : qui est-il vraiment ?

Chronic’art : Lorsque vous étiez a la tête des Ultramagnetic mc’s, au milieu des années 80, vous rappelez-vous de vos premières apparitions sur les inoubliables sessions radios de Dj Red Alert sur Kiss FM ?

Keith Thornton : Bien sûr que je me rappelle de cette époque.

Ne regrettez-vous pas cette période du hip hop ? N’y avait-il pas quelque chose de spécial, une sorte d’univers authentique qui n’existe quasiment plus aujourd’hui ?

C’était une époque bien différente. Pas plus authentique qu’une autre à mes yeux. Je pense avoir beaucoup progressé depuis ce temps-là, j’ai créé des choses bien plus intéressantes et bien meilleures par la suite. Il ne faut pas vivre dans le passé ; il ne faut pas oublier qu’on est enfin arrivé dans ce putain de nouveau millénaire !

Quelles sont pour vous les différences entre le hip hop américain de cette époque et celui d’aujourd’hui ?

Les rappeurs sont bien mieux habillés maintenant… Mais personne n’a vraiment son propre style, sauf moi, bien sûr.

Vous avez à votre actif un bon nombre de featurings. Est-ce que vous gardez de bonnes relations avec les musiciens et les rappeurs avec lesquels vous collaborez ?… Je pense, par exemple, à Tim Dog, Sir Menelik, King Bee, Prodigy…

Oui, je vois toujours certains d’entre eux. Les gars de Prodigy doivent m’envoyer des sons pour que je balance quelques rimes. Tim dog habite à Compton maintenant, je le rencontre de temps à autre… Sir Menelik est devenu célèbre… Ca doit être pour ça que je n’entends plus parler de lui… Et King Bee ? Où sont passés les King Bee ? Qu’est-ce qu’ils foutent maintenant ?

Vous considérez-vous encore comme un membre des Ultramagnetic mc’s ?

Non, J’ai toujours été un artiste solo qui participait au projet des Ultramagnetic Mc’s. Ca m’a pris du temps pour pouvoir sortir mes propres disques. Je considère que Matthew est mon premier véritable album solo. Je l’ai produit seul, et c’est mon album préféré.
Le groupe Ultramagnetic Mc’s n’existe donc plus ?

C’est peut-être à eux qu’il faudrait poser la question. Je serais heureux d’enregistrer quelques morceaux avec eux s’ils arrivaient à s’organiser convenablement.

Est-ce que vous avez poursuivi en jugement le label Tuff City pour tous les morceaux qu’ils ont volé aux Ultramagnetic Mc’s ? (beaucoup de chutes de studios ont été vendues à ce label par un membre des Ultramagnetic mc’s. Tuff City a édité plusieurs bootlegs du groupe sans l’accord de Kool Keith, ndlr)

Je porterais bien plainte contre eux, mais ils n’ont pas d’argent, les pauvres…

Est-ce que vous avez un arrangement avec eux ?

Jamais de la vie. Surtout pas avec ce type de label complètement à côté de la plaque. C’est le genre de label qui signe les artistes en fin de carrière. Je ne ferais jamais l’erreur de signer avec ces enfoirés. Mais il y en a un qui ne s’est pas gêné pour vendre des morceaux des Ultramagnetics ; donc je vous laisse deviner qui est au bout du rouleau maintenant.

Vous êtes un des rares rappeurs qui appartiennent à l’ancienne école (old school) et qui, dans un même temps, tient une place de choix au sein de la nouvelle école (new school). En fait, vous n’appartenez pas vraiment à une école du hip hop ?

Je n’ai jamais appartenu à la old school. Melle Mel, Cold Crush… eux sont des gars de la old. Moi je viens de la middle school, une école du hip hop intermédiaire, qui en fait, constitue les bases de la new school. C’est à cette époque que la technique du sampling a changé la donne, lorsque le SP 1200 commençait à faire évoluer le son des productions rap. Mais bon, je dois dire que, pour moi, je n’appartiens à aucune école. Je suis au-dessus de tout ça, je n’ai pas besoin d’appartenir à une famille hip hop, je n’ai peur de personne. Ca, je pense que vous le savez.

De l’album Critical BeatDown à Matthew, vous semblez toujours être dans votre propre monde… Dès le début, avec le tout premier morceau des Ultramagnetic, vous faisiez déjà référence à la série Star Trek. Est-ce que vous pensez que d’autres êtres peuplent notre univers ?

C’est probable. L’univers est quelque chose d’infini. Peut-être qu’il existe une planète inconnue des humains où se baladent des gars à la peau bleue. Qui sait ?

Vous parlez souvent de la galaxie et d’univers extraterrestres. Lisez-vous beaucoup de livres ou de BD de science fiction ?

Quand j’étais gamin, j’ai lu un tas de BD de science fiction. J’aime bien aborder ce thème, mais la plupart des gars qui écoutent du hip hop ne veulent pas en entendre parler. Ils préfèrent les histoires de dope et de gros flingues. Mais bon, je dois avouer que moi aussi j’aime bien ces conneries…

Connaissez-vous les auteurs Robert Silverberg, Ray Bradbury ou bien encore Aldous Huxley ?

J’ai entendu parler de certains d’entre eux. Bradbury, c’est bien celui qui a écrit les Chroniques Martiennes, non ?
Vous considérez-vous comme un être humain ?

Bien sûr que je suis un être humain, un gars tout noir qui vient du Bronx. J’aime bien le poulet grillé, les grosses Cadillac, traîner dans les night club en fouettant les fesses des nanas avec mes liasses de billets… Bon, ne croyez pas tout ce que vous entendez sur mes disques. Ca ne reste que des disques après tout… La science-fiction, tous ces trucs, je raconte tout ça pour m’amuser.

Vos fans français s’intéressent à vos expériences dans le monde du porno. Vous pouvez nous en dire plus à ce sujet?

J’aimerais bien réaliser un porno. Un tas de films porno sont vraiment mal filmés. Il y a trop d’angles morts, qui ne montrent pas assez bien ce que le spectateur voudrait vraiment voir. Je pense qu’un porno de Kool Keith remettrait les choses à leur place.

Est-ce que vos films seront disponibles à la vente ou sur un site web?

Normalement, un de mes films devrait être distribué par la chaîne Evil Angel. Vous savez, ces films pornos américains avec la bande rouge. Cette fameuse bande rouge qui vous indique que le film va être bien hardcore.

Vous disposez de votre propre label avec Funky Ass Records et vous continuez à être assez prolifique, comme le démontre le dernier Analog Brothers. Comment est-ce que vous vous organisez ? Avez-vous l’intention de signer des artistes sur Funky Ass ?
Oui, il y a un jeune gars du sud qui m’intéresse. Le sud des Etats-Unis bouge pas mal en ce moment. Mais, je vais vous dire : les gens ne savent pas que je me retire petit à petit de la scène hip hop. Je m’intéresse beaucoup plus à la production… Je vais peut-être fournir des beats à Jay Z par exemple. Et ne soyez pas surpris de me voir apparaître aux côtés des Destiny’s Child.

Quel est votre prochain projet ?

J’ai vraiment envie de m’investir un peu plus dans la production d’artistes. Les gens ne savent pas que j’ai aussi une casquette de producteur, et déjà pas mal d’albums à mon actif. Il y en a beaucoup dans le monde du hip hop qui ne seraient pas là sans mon aide, croyez moi.

L’album des Analog Brothers, ainsi que vos featurings sur les morceaux de Dj Spooky et de Prodigy, sont des travaux qui peuvent être comparés à certains morceaux de groupes électroniques, comme Add n To X, ou encore Aphex Twin. Comptez-vous, pour votre prochain album, continuer dans cette direction et produire quelque chose d’encore plus expérimental ?

C’est cool la musique expérimentale. Jouer avec les sons, faire des instrus bizarres… Mais le problème c’est que les gens se disent : « oh c’est donc ça un rappeur expérimental ». Ca me saoule vraiment, parce que moi je fais des trucs différents. Mais personne ne peut me ranger dans un compartiment, qu’il soit expérimental ou autre. Je me tourne un peu plus vers les trucs R’n’B ces temps-ci. Pour un gars comme moi qui a tout fait, c’est peut-être une des choses qu’il me reste à « expérimenter » !

Il semble que vous n’êtes plus en très bon terme avec votre ancien collaborateur Dan « the Automator » Nakamura. Avez-vous entendu parler du projet Deltron 3030 ? Le concept est assez similaire à celui de Dr Octagon, avec Automator à la production, Del tha funky Homosapiens au micro et Kid Koala derrière les platines (tout comme Q-Bert l’était sur le Dr Octagon…). Que pensez-vous de ce projet ?

Je pense que c’est formidable. Vous savez, j’ai aidé pas mal de gens à gravir les échelons en servant d’échelle. J’aimerais bien réenregistrer le titre Girl let me touch you présent sur le Dr Octagon. Ce morceau est un véritable hit, mais le grand public ne le connaît pas, car le disque tournait plutôt dans les milieux underground. Je vais peut-être faire un nouvel Octagon avec Dan. Un label est prêt à allonger un million de dollars pour ça, alors on verra bien.

Kool Keith, Rhythm x, Poppa Large, Dr Octagon, Mr Gerbick, Dr Dooom, Black Elvis, Big Willie Smith, Dr Sperm, Sinister 6000, Matthew, Erotic Man, Robbie Analog, Keith Korg, Blonde man, Platinum rich, Mr Green, ReverendTom, Jimmy Steele, Keith Televezquez… Ce sont tous des noms qui vous sont attribués. Pourriez-vous dire aux lecteurs français ceux qu’on aurait oublié ?

Vous avez oublié Kenny L, et bien sûr, moi-même… Keith Matthew.

Hein ! Keith Matthew ? Vous êtes sûr de vraiment savoir qui vous êtes ?

Bien sûr, c’est juste que je suis quelqu’un de très créatif. Je peux me glisser dans la peau de n’importe qui en claquant des doigts, tout comme le fait De Niro au cinéma…

Propos recueillis par

Voir nos chroniques de Analog Brother, de A much better tomorrow et de Matthew, ainsi que notre interview de Kool Keith.