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Avec Gambit, Julien Lourau s’est propulsé au cœur du cyclone électronique : l’éclaireur touche-à-tout emmène aujourd’hui son sax et ses machines sur scène, en commençant l’année au New Morning. Rencontre.

Chronic’art : A quand remonte l’envie d’intégrer l’instrumentation électronique à ta musique ?

Julien Lourau : L’envie est arrivée progressivement, mais c’est après avoir vécu six mois à Londres, autour des années 97 et 98 que les choses se sont clarifiées et que je me suis décidé à intégrer des machines dans ma musique. J’ai monté le nouveau groupe et concrétisé ce désir au début de l’année 99, avec dès le départ un DJ et une orientation assez jungle -j’ai tout de suite cherché un batteur qui puisse jouer là-dessus. En septembre, la même année, est arrivé Jeff Sharel, qui a amené la programmation. Je voulais absolument instaurer un échange entre les machines et le groupe.

L’électronique t’attirait-elle d’abord pour la variété des couleurs sonores ou pour les possibilités des boucles rythmiques ?

Tout, en fait : j’ai essayé de profiter de toutes les possibilités des machines, en particulier des beats, évidemment ; Sharel a amené un côté house assez deep, que j’aime bien ; dans l’ensemble, j’y ai trouvé le moyen de créer des climats beaucoup plus sombres, en allant triturer les sons au maximum.

Tu expliques avoir voulu te donner plus d’espace au sein de ce nouveau groupe.

Dans le Groove Gang, il y avait en effet une section de cuivres importante -saxophone, trombone, trompette ; tous étaient des solistes, tous devaient s’exprimer, sans compter Malik [Mezzadri] qui est arrivé ensuite à la flûte… Et un vibraphone, des percussions : plein d’excellents musiciens, mais est arrivé un moment où j’ai trouvé qu’on manquait tous un peu de place. Dans Gambit, je voulais ainsi continuer à bosser avec Malik dans un dialogue, en dégageant un peu le terrain. Cela implique surtout des modes de jeu complètement différents : selon les atmosphères, on ne va pas sans arrêt se lâcher dans un long solo genre be-bop…

Côté rythmique, comment envisages-tu la coexistence du batteur et des boucles ?

Dès le départ, ça a été l’un des enjeux majeurs : il y a plein de solutions, le tout est de trouver les bonnes ! On a par exemple découvert des choix intermédiaires, des trucs marrants comme dans le morceau Candombe : un beat un peu house, pas trop rapide, qui swingue littéralement, avec un côté vraiment ternaire, sur lequel le batteur peut jouer avec la même liberté que dans un morceau jazz. Maxime [Zampieri] se cale sans problème sur les machines, ça ne le bloque pas du tout de les avoir derrière lui. Cette dimension rythmique est pour moi l’objet d’une recherche qui ne fait que démarrer, il y a encore plein de choses à explorer. C’est ça qui est passionnant.

L’influence house se retrouve dans la construction des morceaux, avec des introductions longues et très élaborées…

C’est en effet la musique électronique qui m’a poussé à prendre le temps : quand on joue du jazz, on a toujours ce complexe de la durée, « il faut que je fasse court pour que ça passe à la radio… » De fait, j’ai toujours eu tendance à vouloir compacter au maximum les morceaux. Et puis tu découvres qu’en musique électronique, les radios passent volontiers des trucs de sept ou huit minutes, où l’artiste prend tout son temps pour faire évoluer le morceau et poser un climat. Du coup, en studio, je ne me suis plus du tout préoccupé du timing et j’ai exploité les atmosphères comme j’en avais envie.
Comment s’est déroulée la conception de l’album ?

On est d’abord parti en tournée avec un répertoire non achevé, en l’élaborant au fil des concerts, sur une année. On a enregistré un peu partout : en concert surtout, pour profiter de l’énergie et de la dynamique de la tournée, mais aussi en studio sur la route, de retour à Paris… Le travail final a été relativement rapide. J’avais demandé dès le départ à Shalom qu’il me fasse les ponts entre les morceaux -comme un mix de DJ, en fait, mais avec seulement nos sons enregistrés. Il a fait ça chez lui pendant trois semaines environ et m’a ramené le tout… L’album s’est donc construit par petits épisodes, d’une manière très différente des sessions jazz.

Quelles sont tes priorités lorsque tu es sur scène ?

Sur scène, on tourne pour le moment sur la même musique, tout en sachant qu’elle n’est absolument pas figée. J’aime ce principe : s’arrêter sur un répertoire et le tourner en live. C’est difficile de par l’aspect parfois répétitif mais ça oblige tout le monde à faire vivre la musique au jour le jour, à chaque moment.

Quel regard portes-tu sur la scène jazz electro actuelle ?

Jazz electro ne veut rien dire de plus pour moi que pop electro ou rap electro : tout est electro en ce moment… D’une part la machine reste un outil, et d’autre part il y a quinze mille manières de faire du jazz electro, qui n’ont rien à voir entre elles. Beaucoup de gens s’y mettent, en effet, car il y a une digestion commune de divers facteurs : le fait que les machines deviennent fiables et qu’on puisse les amener sur scène sans craindre un plantage toutes les deux minutes, qu’elles soient relativement bon marché et réellement fonctionnelles… Il est certain qu’il y a comme un leurre là-dedans, et que certains peuvent avoir envie de s’y engouffrer sans y réfléchir suffisamment. On ne peut rien dire de plus sinon qu’on pourra faire les comptes dans quelques années et voir ce qui restera.

T’attaques-tu toi-même à la programmation ?

Je m’y mets doucement, mais je compte continuer à bosser avec des programmateurs qui ont déjà leur « patte » et leurs idées avec eux. Ce que j’aime avec les programmateurs, c’est qu’ils ne reculent pas devant les partis pris -ils sont d’ailleurs obligés de le faire, sans quoi ils n’ont plus qu’à s’enfermer dans un studio et faire de la production pour n’importe qui ! Shalom et Sharel, avec qui j’ai travaillé, ont tous deux des approches extrêmement différentes et savent aussi bien l’un que l’autre ce dont ils ne veulent pas.

L’avenir sera tout électronique ?

Je vais bien sûr continuer dans cette direction passionnante, car il reste énormément de choses à découvrir, mais je vais aussi revenir à l’acoustique… Je vais avoir une résidence au Sunset tous les premiers mercredis du mois et essayer différentes formules acoustiques. Avoir fait Gambit, curieusement, m’a redonné l’envie de faire aussi du jazz acoustique. Voilà ma réponse au new jazz et au courant électronique !

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Gambit