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Interview fleuve de l’Auvergnat Murat, à l’occasion de la sortie de son nouvel album, Le Moujik et sa femme. Prolixe, il évoque le triple saut, les fleurs et les animaux, et… Nietzsche. A lire jusqu’au bout.

Chronic’art : Sur ce nouvel album, tu as utilisé quasi systématiquement le format couplet-refrain ?

Jean-Louis Murat : J’ai utilisé cette forme commune, traditionnelle, parce que pour moi, faire des chansons ne signifie pas faire acte de création. Je pense plutôt réactiver des souvenirs, même des souvenirs qui m’échappent, de mélodies, de mots, des agencement de mots et de mélodies, qui m’échappent. Donc, je ne me prends pas du tout pour un créateur quand je fais de la musique. Je réactive de la mémoire, de la mémoire collective. L’utilité d’une chanson, par exemple l’accompagnement de petits moments dans la journée, prend appui sur cette mémoire collective, des mélodies simples, des petits gimmicks qui doivent revenir régulièrement pour colorer les souvenirs d’une façon simple. Un peu comme pour la peinture ou l’aquarelle : on reste toujours sur des teintes de base. Je réactive ma mémoire et la mémoire collective française. En faisant des chansons, la seule créativité que je peux manifester, c’est d’agencer ces bribes de souvenirs qui me reviennent.

C’est vrai que certaines chansons ressemblent à des ritournelles populaires, qu’on peut imaginer faire partie du patrimoine. C’était pour te positionner dans une tradition ?

C’est bizarre, j’ai eu l’impression, avec ce disque, de faire une arnaque. Ca m’a paru bizarre, quand j’ai signé les papiers de la Sacem, de voir mon nom posé sur ces chansons. Comme si ça ne m’appartenait pas vraiment, comme si j’avais réactivé des choses préexistantes… En signant les dépôts, j’aurai pu marquer « anonyme » ou « libre de droits », car j’ai eu l’impression de n’avoir rien créé dans ce disque. Mais j’ai toujours eu envie d’être un artiste populaire. Je ne veux pas faire cracher à la chanson ce qu’elle ne veut pas cracher. Je ne vais pas essayer de faire comme tous ces mecs qui nous la jouent trois minutes d’arrangements à la Massive Attack, ni me prendre pour Rimski Korsakov, tout ça pour chanter « la la la la, I love you ». J’avais envie de rester très simple.

Tous les chanteurs français « importants » ont quelque chose de particulier dans leur diction, que ce soit Gainsbourg qui a anglicisé le français, ou Bashung ou Christophe, qui ont apporté leurs singularités à la langue. Toi, tu as aussi cette particularité dans ta diction ?

Je viens de l’Auvergne profonde, donc j’ai l’accent auvergnat, cet accent un peu traînant, avec des « o » ouverts. Et puis je viens d’un milieu très populaire, j’ai été élevé par des gens qui parlaient patois. Je ne dirais pas que le français est une langue étrangère, mais j’ai été très traumatisé, au début de ma carrière lorsque je montais à Paris, par les gens qui se moquaient de mon accent auvergnat. Ca me terrifiait. J’ai toujours ressenti l’oppression de l’accent. Quand tu as un accent franc, comme celui de Toulouse ou de Marseille, les Parisiens trouvent ça adorable, mais l’accent auvergnat, ça les fait marrer. Et quand je suis sur scène, que je me laisse un peu aller, l’accent est encore plus marqué. Quand j’ai joué à Clermont-Ferrand, les musiciens m’ont dit : « C’est incroyable, on ne t’a jamais autant entendu chanter avec l’accent auvergnat ». Et dans la salle, il y avait des auvergnats partout, des gens que je connaissais, et j’entendais tout le monde parler avec l’accent auvergnat…
Quel est ton rapport à la géographie, aux lieux où tu vis, d’où tu viens ?

Les paysages sur lesquels on ouvre les yeux, quels qu’ils soient, laissent une marque indélébile. Quand je vois les paysages d’Auvergne, je retourne en enfance, je retrouve mes racines. Mais les paysages sont aussi importants quand ils te manquent. J’aime bien voyager, bouger, jusqu’à ce que ces paysages me manquent, jusqu’à ce que j’en rêve. Ensuite, lorsque je retourne chez moi, la première heure, je regarde tout, et puis je me réhabitue. Après, je suis à nouveau obligé de me désintoxiquer de ce qui me paraît naturel, et je repars… Mais on n’échappe pas aux paysages de son enfance. J’habite dans la montagne, en Auvergne, et j’ai été élevé dans une ferme au milieu des animaux, des fleurs, etc. Les animaux, les fleurs, les arbres, les nuages, l’eau, la neige, c’est mon quotidien. Et mes voisins sont des paysans, avec qui on ne parle que de ça : si l’orage est passé, s’il a neigé, si les frênes poussent, s’il y a des perces neiges cette année…

Comment se passe l’écriture des chansons ?

J’écris les paroles et les musiques en même temps. J’essaie toujours de me mettre en situation où je ne cherche pas. Quand je sens que le moment est propice, je fais tout sur un premier jet. Je reviens peut-être ensuite sur trois-quatre mots, mais c’est tout. Alors, pour écrire, je fais une sorte de préparation psychologique, comme les sportifs, comme les athlètes qui font du triple saut : ils s’entraînent, ils répètent leurs gestes, pour être bons dès le premier saut. De la même manière, je me retiens, je m’entraîne, et à un moment donné, je me lance et je fais la chanson. Si je foire le saut, je fous tout à la poubelle, j’efface, j’oublie. Parce que sinon, c’est trop laborieux, c’est ça qui fait les chansons pénibles. Si je n’ai pas la chanson en dix minutes, ce n’est pas la peine, je laisse tomber. Parce que c’est une créativité qui n’est efficace que si elle est spontanée, directe, sans trop de réflexion. Pour cet album, j’ai essayé d’éviter le « too much thinking », qu’il n’y ait pas de matière grise, rien de prémédité. Du coup, il faut faire un gros travail en amont : sur soi-même, sur ses lectures, ses conversations, ses amis, son envie de jouer… tout son environnement affectif et culturel. Tu enrichis, tu enrichis, comme si tu étais en phase d’entraînement, tu prends des forces et… tchak ! tu enclenches le magnéto et tu enregistres. Et une fois que c’est dans la boîte, tu passes à autre chose. Ca m’est arrivé de bosser au long cours, de rester quinze jours sur une chanson, et toutes celles sur lesquelles je suis resté plus d’une heure ont toujours été des merdes de chansons qui ne valaient rien. Le plus important, c’est de se préparer à l’écriture. J’ai passé presque un an à écouter du Fauré, j’écoutais ça tous les jours. En ce moment, c’est Debussy, tous les jours, en écoute attentive, et Wes Montgomery les matins. Je me gorge de lignes mélodiques, puis je commence à chantonner des mélodies classiques, du Purcell par exemple, et après je prends ma gratte, et grâce à ce conditionnement, sur trois accords, je suis susceptible de lâcher une ligne mélodique d’un seul coup. Après, ce qui compte, c’est la qualité de la mémoire que j’ai fait remonter à la surface et que j’ai saisi dans la chanson. Mon job, c’est ça : réactiver de la mémoire..

Quelle est la part psychologique dans cette réactivation ? C’est de la sublimation ?

C’est purement tactique. Je n’aime pas chercher, j’aime bien trouver, comme dit la phrase de Picasso. On en parle rarement en interview mais je passe l’essentiel de mon temps à peindre et à dessiner. Disons… 70% de mon temps, le reste, c’est la musique. Donc j’applique mes méthodes de dessin à la musique. C’est un mode de fonctionnement un peu hystérique, de premier jet. Mais pour que le premier jet soit efficace, il faut que psychologiquement je sois en manque, dans une phase de désir. Quand je réfléchis trop sur une toile, je préfère laisser tomber. Et je fais pareil avec la musique. Enfin, « musique », c’est un bien grand mot, je préfère dire « mes petites chansons »…
Il y a aussi des paroles dans les chansons…

Oui mais bon, j’ai toujours écrit. Depuis gamin, j’écris des poèmes aux filles qui se foutent de ma gueule après… J’ai un rapport naturel à l’écriture, je suis du genre à écrire de la poésie comme je pisse, je peux écrire sans m’arrêter, comme une espèce de machine à produire de la poésie. Ce qui ne veut pas dire que c’est de la bonne poésie, mais bon…

Il y a une chanson particulièrement réussie, c’est Le Monde intérieur. C’est une chanson sur le départ ?

Tout le monde me parle de cette chanson, mais les gens n’y comprennent rien. Peut-être qu’elle n’est pas claire… C’est une chanson sur l' »âme », sur l’idée d' »âme », et sur l’idée qu’il faut « quitter l’âme »… c’est assez compliqué à expliquer… Je n’ai jamais fait de philosophie, je n’y connais rien, mais ma copine a une espèce de bibliothèque de philo, et je me suis plongé là dedans l’année dernière, et notamment dans Nietzsche que j’ai beaucoup lu. Je suis assez d’accord sur son idée que l’âme est une invention, et que ce qui empêche d’être heureux, c’est de penser qu’on a une âme. Nietzsche dit que l’âme est une invention de Platon si je me souviens bien, et une fois que l’âme a été inventée, la religion chrétienne est arrivée là-dessus, et les gens se sont mis à avoir souci de leur âme. Personnellement, j’ai fait beaucoup de chanson où je parlais de « mon âme », où j’avais souci de mon âme. En lisant Nietzsche, je me suis rendu compte que j’avais tout faux. L’âme n’existe pas. C’est un concept romantico-chrétien qui nous entrave, qui nous empêche d’être heureux. Parce que du coup, on n’est jamais dans le présent. On est soit dans la remémoration du passé, soit dans une projection du futur, en train de remplir cette saloperie d’âme que personne n’a jamais vu, dont personne ne sait ce que c’est. Et tu te retrouves à aller à l’église pour sauver ton âme… Bref, l’âme, c’est un piège. Et la chanson parle de ça : de « quitter l’âme », oublier l’âme et cette idée qu’elle va rester après soi et qu’il faut avoir souci de son âme… Qu’elle soit vraie ou pas, cette idée d’âme nous entrave tous, nous arrache au présent et nous lie à des préoccupations métaphysiques qui sont lourdes, qui sont pesantes… Très vite, tu as l’impression que ton âme est en plomb, et qu’elle t’empêche de vivre l’instant présent. Moi qui ai tellement utilisé ce terme dans mes chansons, je ne supporte plus cette idée, j’ai l’impression d’avoir raconté des bêtises… C’est une chanson qui sonne très juste et très vrai pour moi, qui me bouleverse. J’ai beaucoup de mal à répéter cette chanson, je me dis que sur scène, je ne vais jamais tenir. Je ne sais pas comment je vais réagir en chantant tous les soirs une chanson qui me dit « T’avais tout faux ».

Ca peut être une chanson libératrice aussi ?

J’espère. Mais c’est difficile d’échapper à cette idée qu’on une âme. Toute la littérature, la publicité, les journaux, l’architecture, le design, les chambres à coucher, tout est fait pour cette idée de l’âme, pour rendre la vie supportable à cet autre nous-même… qui n’existe pas. Car c’est comme s’il y avait autre chose que nous même à sauver, comme si la vie était autre chose que nous-même. Comme si on ne vivait pas que par nos sens, comme si l’esprit vivait aussi et imposait au corps une morale, des contraintes, des interdictions. Pour te faire passer à côté de la vie… On devrait faire lire Nietzsche à tout le monde dès 15 ans.

Toutes tes chansons sont intimement personnelles comme ça ? Tu as l’impression que ta carrière pourrait être une sorte de tableau de toi-même, un auto portrait ?

Il faut demander ça aux gens qui connaissent et qui apprécient mon travail. Moi, je ne m’écoute pas trop. Même si toutes mes chansons résonnent et se font écho. Elles témoignent de tous les états par lesquels je passe. Je pense que chaque chanson est une thérapie. J’ai l’habitude de dire ça : faire de la musique me permet de ne pas faire d’analyse. Non seulement ça me coûte moins cher que de faire une analyse, mais en plus ça me rapporte de l’argent… Sur ce nouvel album, l’aspect thérapeutique est moins visible que sur les autres. Quand je l’ai écrit, j’avais toujours cette phrase de Nietzsche en tête qui dit qu’un créateur ne doit pas viser à exprimer ce qu’il est ou ce qu’il fait, mais qu’il doit aller chercher dans le fond immuable d’humanité que chacun de nous porte. Ce fond commun, ce qui fait qu’on est tous pareils, j’ai essayé avec mes chansons de descendre jusqu’à lui, comme avec un bathyscaphe, pour le faire remonter à la surface. Ensuite, une fois remontées à la surface, je ressens très bien les échos que ces chansons ont dans ma vie personnelle. Avant, je restais en surface, dans les agitations de l’ego… Mais là, j’ai essayé de descendre profondément, d’appliquer un peu ce que j’ai essayé de comprendre chez Nietzsche notamment. Cependant, je ne suis pas philosophe, je n’ai lu aucun ouvrage spécialisé, mais seulement les oeuvres que j’ai interprété à ma manière. De toute façon, tout le monde a son Nietzsche…

Propos recueillis par

Lire notre chronique du Moujik et sa femme