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Après L’Arrière-pays il y a quatre ans, Jacques Nolot revient pour la seconde fois à la réalisation avec La Chatte à deux têtes. Acteur chez Claire Denis, François Ozon, et surtout chez André Téchiné, dont il est le complice depuis des années, Nolot confirme ici son talent de metteur en scène et son goût pour l’autobiographie subversive. « La Chatte à deux têtes », c’est une journée dans un cinéma porno, avec ses habitués, ses rituels, ses histoires de cul et d’amour. Le tout filmé sans fard (mais avec capotes).

Chronic’art : Votre film est-il davantage du côté du réel ou du fantasme ?

Jacques Nolot : Les deux. Tout est parti d’une lettre et de nouvelles écrites à la suite de la mort de mon fils adoptif, dont je parle un peu dans mon film, lorsque mon personnage dit : « c’est le seul qui m’ait aimé, et je ne l’ai pas vu ». Il est mort, je crois qu’il m’a aimé, et je ne l’ai pas compris. Du coup, ça a engendré chez moi un désir d’écriture. Ce sont toujours des états de conflit, de drame, qui me poussent à l’écriture, et je me demande si, parfois, je ne me mets pas dans une situation névrotique afin de pouvoir créer. Mon personnage, dans le film, est nourri de plusieurs personnes. Il y a beaucoup de travestis que j’ai rencontrés, que j’ai croisés, et à qui j’ai piqué certaines phrases, même si je n’ai gardé que les plus sobres pour ne pas tomber dans le syndrome Pédale douce, ce film que je déteste. Je ne voulais pas donner bonne conscience aux hétéros en caricaturant les homosexuels et les travestis. Au départ, je pensais plutôt à une pièce de théâtre, parce que j’imaginais tout sous la forme d’un long plan-séquence.

Tout se passait déjà entre la caisse et la salle de cinéma ?

Au théâtre, j’aurais mis la caisse devant les spectateurs et les spectateurs auraient été le film porno, c’est-à-dire que les acteurs se seraient branlés en regardant les spectateurs. Jean-Michel Ribes voulait la produire, mais quand j’ai songé aux quarante figurants de toutes nationalités, aux travestis, à la baise, je me suis dit que je ne trouverais jamais assez d’argent. Je voulais un lieu neutre, pas une salle de théâtre porno. Je me suis dit qu’ils allaient se sucer tous les soirs et que j’allais être jaloux comme tout, et, du coup, ça m’a coupé l’envie. C’est Pauline Duault, ma productrice, qui m’a finalement proposé d’en faire un film, même si je ne me sentais pas capable d’être le metteur en scène de ce film, de cette écriture.

Le processus d’écriture était-il différent par rapport à vos scénarios précédents ?

Toute écriture est extrêmement douloureuse. Pour L’Arrière-pays, ce fut monstrueux, tout comme pour J’embrasse pas. Celui-là aussi, mais avec une sorte de jubilation masochiste en plus. Lorsque j’ai voulu l’adapter au cinéma, j’ai été obligé de prendre en compte les règles scénaristiques de base, de préciser davantage les attitudes des personnages, ce qui m’a demandé un immense travail de découpage. On m’a demandé de le retoucher parce qu’il ne durait que 1h05, mais je n’ai pas pu, c’était pour moi comme un tableau fini. Alors j’ai rajouté la séquence inaugurale des pigeons, comme une espèce de narration cinématographique. D’autre part, j’ai beaucoup pensé à In the mood for love, surtout pour Olivier Torres à qui j’avais dit qu’il était Maggie Cheung alors que dans la pièce c’était plutôt Ingrid Caven. On a tourné en vingt et un jours et j’ai finalement gagné vingt minutes par rapport au scénario.
En laissant place à l’improvisation ?

Absolument. Et puis aussi grâce à un filmage assez lent, avec une caméra qui glisse, qui épouse les situations, les corps, qui prend son temps pour capter la sensualité, le climat, l’odeur, l’ambiance. La lenteur des gens qui arrivent avec la culpabilité de pénétrer dans un cinéma porno, le fait qu’ils n’osent pas trop se montrer, qu’ils entrent tout doucement, en s’asseyant dans le noir comme dans un rituel.

Où s’est déroulé le tournage ?

Dans un vrai cinéma porno, qui était fermé depuis quelque temps déjà, et qui s’appelle Le Merri. J’ai eu la chance car le responsable a beaucoup aimé L’Arrière pays. Du coup, il a reculé les travaux pour nous laisser tourner le film. C’est un lieu dans lequel j’allais souvent, donc je me suis beaucoup inspiré de mon propre vécu, des gens qui vont là, j’ai été nourri par tout ça. C’est vrai que j’écris beaucoup dans les cinémas pornos ou dans les bars. Ce sont des lieux dans lesquels je me sens très bien. Il y a une espèce d’anonymat, de liberté qui s’en dégage.

Il existe encore une salle porno comme celle-ci dans Paris ?

Je ne suis pas le porte-parole de cinémas pornos, mais je peux quand même vous dire qu’il en reste un : le Beverley, sur les Grands Boulevards. Un endroit très propre : on a l’impression qu’ils passent du Bergman.

Ressentez-vous une nostalgie par rapport aux salles porno populaires, aux projections en 35 mm ?

Oui, chez ceux qui les fréquentent. C’est vrai que les clubs échangistes ont attiré des clients qui allaient autrefois dans ces salles. Les cassettes porno, et puis le SIDA, ont également fait que les gens vont moins dans les salles pornos. Il y a vingt ans, lorsque les films marchaient, il y avait une bonne dizaine de salles sur Paris…

Le sujet du film évoque celui de Simone Barbès ou la vertu de Marie-Claude Treilhou, qui racontait la soirée d’une ouvreuse de salle porno…

Je l’ai vu il y a vingt ans, c’est un objet plus cérébral que le mien. Je l’avais beaucoup aimé, bien que Treilhou soit restée à l’extérieur de la salle porno. Moi, je suis dans le vif du sujet.

Comment définiriez-vous vos travestis ?

Je suis admiratif de ces gens. Rien à voir avec des travestis du Bois de Boulogne ou des drag-queens. Ce sont simplement des garçons homosexuels qui, même s’ils ne sont pas beaux, vont au bout de leur désir, de leur obsession et de leurs fantasmes, quitte à se mettre une perruque. Ils ont ainsi accès à une catégorie de gens auxquels ils n’auraient pas accès autrement. Et cette catégorie de gens que j’appelle les « rectums fragiles » ont besoin de ça pour assouvir leurs pulsions, leur frustration, en fin de compte leur homosexualité, d’où le titre La Chatte à deux têtes.

Et quand la lumière s’allume, c’est le malaise total.

Oui, les visages sont à découvert. Les travestis et les homosexuels profitent de la lumière pour voir à côté de qui ils vont s’asseoir parce qu’ils voient mieux les visages que dans l’obscurité. D’autres se cachent : ils ne veulent pas être vus dans leurs propres moments d’ambiguïté, de trouble. Il y a une honte qui est là, palpable.
Il y a une certaine misère sexuelle dans le film, mais elle est compensée par une recherche de glamour de la part des travelos.

Oui, j’ai été très vigilant, parce que je ne voulais pas tomber dans la provocation. En vérité, dans les cinémas pornos, les travelos sont beaucoup plus vulgaires. J’ai été très inspiré par les travestis qui chantent chez Michou et qui s’identifient totalement à Sylvie Vartan ou à Nana Mouskouri.

Comment s’est déroulé le casting. Est-ce qu’il y a eu des réticences chez certains acteurs ou figurants ?

C’était pour moi un enjeu terrible. Beaucoup ont refusé, parce qu’ils voulaient bien montrer leur queue mais pas leur tête, d’autres demandaient l’autorisation à leur femme. Ils ont été merveilleusement disponibles. J’ai beaucoup donné de ma personne. Je leur ai parlé comme l’aurait fait un père, un psy. J’ai aussi été très direct. J’ai prévenu chaque figurant qu’ils risquaient de se faire sucer, même si c’était simulé. Certains ont été très enthousiastes, très excités, ou même touchés par l’histoire, par mon engagement. A tel point que quelques-uns m’ont téléphoné pour me remercier de leur avoir permis de découvrir un monde qu’ils ne connaissaient pas et qu’ils jugeaient souvent de façon très sévère.

Vous avez utilisé des prothèses sexuelles pour le film ?

Des godes, oui. D’ailleurs, on voit certains figurants qui perdent le leur. Même si certains étaient prêts à se faire sucer pour de vrai, je n’en avais pas envie. C’était plus élégant, plus pudique, de procéder ainsi. Dans l’ensemble, je suis resté très soft.

Il y a juste le vieux travesti à lunettes qui est plus exposé que les autres…

Oui, elle s’appelle Carole. C’est une amie, elle a été merveilleuse, elle m’a dit : »tu fais de moi ce que tu veux ». Elle s’est donnée à fond, tout en étant surprise que je lui en demande autant. C’est une de mes scènes préférées. Je la trouve à la fois très humaine et très dure, belle et mortifère. D’ailleurs, quand je voyais la scène sur le moniteur vidéo, c’était encore plus troublant : Carole était très blanche, on aurait dit un cadavre.

Vous pensiez jouer dans le film dès le départ ?

Je ne voyais pas d’autre acteur pour le faire, et je pensais avoir la sensibilité, la fragilité du personnage. Dans L’Arrière-pays, ma fragilité et mon malaise servaient mon personnage, qui ne parlait pas beaucoup. Alors que dans La Chatte à deux têtes, mon personnage est mal, mais il ne le montre pas. J’avais peur d’être grave, sinistre, fatigué…. Ca se voit un peu sur le visage. J’ai l’impression de ne pas être un metteur en scène, mais d’être un metteur humain, comme si je filmais des pâtes humaines, des sensibilités, des frustrations, des malaises.

Vous vous méfiez des acteurs professionnels ?

Oui, beaucoup.

Pourtant, c’est aussi votre métier.

Rien n’est mon métier. Je fais l’acteur, c’est vrai, mais je suis un angoissé permanent qui fait comme il peut pour évoluer dans un métier que je trouve difficile, hypocrite, et souvent pas très intéressant. Par contre, je suis plutôt content de mon parcours d’acteur, surtout par rapport à mes origines. Ce film-là, je le vis beaucoup plus mal que l’autre. Il me pèse parce que je crois que j’ai parlé de choses qui me touchent et qui touchent tout le monde au plus profond : la sexualité et toute sa complexité. Ce n’est pas facile d’en parler avec distance. Quand je le revois, je suis content, mais ça m’a beaucoup coûté. Je n’assume pas du tout la joie que pourrait m’apporter le film. Je suis assez mal dans ce qu’on appelle le bonheur.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de La Chatte à deux têtes