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En octobre 2002, Jackie-O Motherfucker jouait pour la première fois en France. Affable, son fondateur Tom Greenwood ne s’était pourtant que rarement exprimé sur sa musique. Rencontre dans un bar de Montreuil à l’occasion de la sortie de Change.

Chronic’art : Derrière les références de vos pochettes à l’iconographie situationniste, au féminisme, derrière les titres d’albums empruntant au vocabulaire révolutionnaire, y-a-t-il un Jackie-O subversif ?

Tom Greenwood : Complètement ! Pour moi, il ne s’agit pas de musique, même si c’est le médium avec lequel on travaille. Mon partenaire Jef Brown est un guitariste formé à Berkeley, capable de jouer tout ce qu’on lui donne. Moi, je n’ai pas d’histoire avec la musique : mon horizon demeure le cinéma underground européen et américain, ainsi que les performances et les installations. Je peux puiser mon inspiration à travers ce qui se passe dans la vie de tous les jours. C’est donc toujours un réel plaisir parce que je ne sais jamais de quoi sera fait le lendemain. Par exemple, quelques jours après cet attentat en Indonésie, lors de notre session acoustique à l’émission de radio Songs of Praise, j’ai transposé cet événement dans un morceau, comme un oratorio, un message délivré par un prêcheur. Lorsqu’on endosse le personnage du plouc américain et qu’on le fait parler de politique étrangère, le résultat est si déconcertant que les gens ne comprennent pas ce qui se passe. C’est une bonne technique filmique, qui fonctionne aussi avec la musique et qui permet de faire passer un message, tout en désorientant le spectateur. Les titres de nos disques reflètent aussi là où nous en sommes en tant que collectif, en ce qui concerne notre travail en commun. Par exemple, avec Fig.5, on est tombé sur une manière de travailler ensemble. On a isolé cette façon de faire et on l’a libéré sur l’album suivant (Liberation). Aujourd’hui, c’est à nouveau un changement complet (Change). Mais dans le meilleur des cas, on ne joue ensemble qu’une à deux heures par jour. Le reste du temps est consacré à notre vie en commun, à la gestion des problèmes des autres et de la communauté en général. Le fait que l’on puisse survivre tous ensemble est un témoignage du pouvoir qu’ont les gens travaillant en collectif. Je ne veux pas travailler seul sur la musique, parce que c’est bien plus drôle à plusieurs, même si comme partout ailleurs, plus on est, plus il y a de difficultés.

Mais Jackie-O a commencé comme un simple duo !

Oui, mais c’était en 1994. J’ai déménagé de New York pour Portland, avec un tas de bandes sur lesquelles j’avais déjà travaillé. Lorsque j’ai emménagé dans l’Oregon, j’ai rencontré quelqu’un qui était prêt à bosser sur ce matériau et à sortir un disque avec moi. Notre musique était entièrement faite de bouts de hip-hop, de dub ou de musique de rue, comme ce morceau de Naughty By Nature (O.P.P., ndlr), un groupe de hip-hop new-yorkais, qui passait en boucle dans la rue. Ce disque puise dans l’environnement de New York. On a alors empilé nos bandes et on a joué dessus. Et c’est devenu le premier album de Jackie-O, un disque totalement bordélique, qu’on va peut-être rééditer. Mais encore une fois, il s’agissait plus d’une déclaration politique que d’un disque de musique.
Il y avait à cette époque un tel mécontentement. Les groupes qui marchaient alors, c’était des trucs comme Bush, le rock commercial commençait à émerger. Nirvana a explosé en 1991, et en l’espace de trois ans, la situation s’est totalement dégradée. On était en colère, parce que tout cela avait emporté une scène indé pleine de vie. On avait jusqu’alors des réseaux affiliés à Black Flag, des circuits partout aux Etats-Unis, des endroits où on pouvait dormir, faire des concerts. C’était un système, une communauté très saine, même si beaucoup de drogues y circulaient. On faisait tout cela en jouant dans des groupes punk, on traversait le pays, on jouait et on se contentait de survivre. Et puis tout s’est arrêté, on ne pouvait plus organiser de concerts, on nous demandait : « combien de spectateurs peux-tu ramener ? ». Avant, ces gens tenaient des fermes pour les sans-abris où on venait jouer. Et soudainement, des riches sont venus et on nous a dit : « vous ne pouvez pas jouer, Bush vient la semaine prochaine ». On s’est fait complètement avoir. Alors on a pris plein de musique de Nirvana, de Sonic Youth, on l’a capturé sur notre disque, comme pour leur jeter un sort et les faire disparaître. Parce que cette époque a été douloureuse pour plein de gens qui avaient été nourris par cette communauté anarchiste pendant près de dix ans. En deux secondes, tout a été raflé par les majors, des amis ont signé avec elles, sont devenus accros à l’héroïne. Un sacré foutoir…

Musicalement, le psychédélisme est décrit comme le point de rencontre de la musique indienne, du blues/folk et du free jazz. En quoi Jackie-O s’éloigne-t-il ou se rapproche-t-il du psychédélisme ?

Le rock psychédélique américain des années 60 était le plus souvent commercial. Et puis la culture de la drogue a aujourd’hui complètement disparu. En fait, je n’ai pas vraiment d’opinion sur cette question des drogues. C’est une chose qui est là, qui nous affecte tous, qu’on en ait conscience ou non. Le fait est que cette culture est finie. On n’est plus dans les années 60 où un tas d’épaves criait : « L’ACIDE SAUVERA LE MONDE !!! ». Ces gens ont fini accros au speed, à vendre leurs gosses pour s’envoyer en l’air. Voilà ce qui est arrivé. En tant que travailleur social, je bosse avec des enfants qui se sont prostitués à l’âge de six ans pour que leurs parents aient leur dose ! Après cela, comment encore prendre la drogue au sérieux ? La différence avec les années 60, c’est que l’on vient d’une société bousillée par la drogue. On ne vient pas d’une utopie, comme on a pu le prétendre. Tout ce qui nous entoure, la télévision, l’Amérique industrielle, est un culte voué à la mort. Alors pour essayer d’y échapper, on essaie de grappiller un peu de liberté : c’est à cela que sert la musique. N’empêche qu’il y a de la super bonne musique psychédélique des années 60. Peu importe s’ils étaient tous camés. Sinon, la communauté psychédélique américaine a commencé avec le Grateful Dead qui tirait son inspiration des racines, de l’Americana et du free jazz.
En Europe, il y a eu sans doute la musique indienne du fait des Beatles. Mais chez nous aux USA, au moment où le mouvement psychédélique européen commençait vers 1964-65, même des gens comme Bob Dylan ont eu une influence considérable sur la musique psychédélique américaine, avec ses couplets en forme de longs flux de conscience. Mais il s’agit là de notre pôle d’influence venant de gens comme Woody Guthrie. L’essentiel réside dans l’interprétation qu’on en fait. Par exemple, des groupes qui revisitent les origines de la musique américaine comme Wilco ou Bryan Adams, aussi bons soient-ils, ne se sont pas penchés sur son aspect le plus étrange. As-tu écouté l’Anthology of american folk music ? Si tu écoutes les paroles de ces murder ballads, tu comprends que cette musique est vraiment perturbée. Elle parle d’une société pénible à laquelle tu ne songerais pas un seul instant en pensant à l’Amérique des années 10 et 20. Pourtant, telle était la vie de tous les jours, rapportée par ces faiseurs d’histoires avec leur guitare. C’est en écoutant leurs paroles que l’on découvre notre véritable histoire. Les gens interprètent cette musique comme si elle n’était qu’un amusement, mais en prêtant l’oreille, sous la surface, on découvre cette noirceur. Et c’est vraiment cela le psychédélisme. Le groupe a aussi beaucoup été influencé par Skip James ou Charley Patton. Fahey, Băsho, eux, s’inspiraient des pionniers. Et nous, on dérive d’eux. Je ne prétends pas savoir jouer de la guitare comme John Fahey mais c’est sűr que je suis influencé par son jeu. C’était un ami. On faisait des petits concerts à Portland, on achetait des disques ensemble. Il me faisait écouter des classiques, me signalait les bons labels que je devais explorer. Il avait une chambre d’hôtel pleine de disques à Woodburn dans l’Oregon. C’était un homme totalement naturel, rien de pompeux chez lui.

Quid de la dimension mystique/cosmique du free jazz ? La conservez-vous ?

Mes connaissances sur la spiritualité me sont venues… de ma propre détresse. J’ai beaucoup de respect pour le bouddhisme. Mais c’est plus tard que j’ai découvert la spiritualité du free jazz. Je crois qu’une grande partie de cette musique a été influencée par les religions et les philosophies orientales. En tout cas, à cette époque (1994, ndlr) où l’on est passé d’un horizon haineux à un horizon basé sur l’idée de communauté, il y a eu comme un changement en moi. Mais je n’aurais sûrement pas vécu une telle expérience si cette communauté de personnes ne m’avait pas aidé à sortir de ma détresse. Notre musique est vitale pour notre existence. Elle est une façon de nous maintenir connectés aux hommes au lieu de nous envoyer quelque part dans le cosmos. Voilà vraiment ce qu’est notre groupe : une organisation de santé publique qui traite de gens peinant à vivre dans ce monde !

Propos recueillis par

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