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Rencontre parisienne avec Howe Gelb, chef de file décontracté de Giant Sand, formation mythique du rock américain de ces vingt dernières années, à l’occasion de la sortie d’un album de reprises, Cover magazine. Il est notamment question de Dylan, de Tucson, de Calexico et de PJ Harvey…

Chronic’art : Pourquoi avoir fait cet album de reprises ? Signifie-t-il la fin de quelque chose ?

Howe Gelb : Oui, en quelque sorte, ça pourrait bien être le dernier album sous le nom de Giant Sand. Je pense toujours que ce que je fais reste la dernière possibilité, la dernière chance, une sorte de mantra. Une fin idéale.

C’est un disque de plaisir ?

Oui, très facile. Il s’agissait de reprendre ce qui me passait par la tête. Les autres membres du groupe m’ont aidé pour ça. Du moins sur la moitié du disque. Sur la dernière tournée de Giant Sand, j’étais pratiquement tout seul car John et Joey étaient très occupés avec Calexico. Et puis mon ami Rainer venait de mourir. J’ai demandé à John quelle était la différence entre Giant Sand et moi en tant qu’artiste solo. Il n’a pas pu me répondre. Les gens qui achètent les disques ne font pas non plus de différences.

Qu’est-ce qui t’a poussé à jouer de la musique ?

En 1972, j’avais 14 ans, c’était une année magique musicalement, c’est là que j’ai compris ma vocation. Après cette année, ce n’était plus pareil. En 1976, j’avais mon premier groupe, je jouais des claviers dans une formation punk. La musique de 1973 à 1977 était en grande partie horrible. Que ce soit le disco ou le rock corporatiste. Lorsque le punk a déboulé, c’était vraiment chouette. L’attitude seule importait. On ne pouvait désormais plus nous refourguer quelque chose si on n’en voulait pas.

Avec qui aimes-tu travailler ?

Je n’arrêtais pas de varier les collaborations. Lorsque j’ai rencontré John en 1988, je venais de changer de groupe, je lui ai demandé s’il ne voulait pas jouer avec moi. Alors nous jouions tous les deux. Nous avons reconstruit de nouveau le groupe. En 1991, Joey nous a rejoint. Il apparaissait alors que nous pouvions pratiquement tout faire à trois. Nous sommes restés ainsi pendant dix ans. Ensuite, j’ai essayé par deux fois de signer sur un plus gros label, mais il y a eu des problèmes, le label a fait faillite juste avant la sortie du disque. Le disque s’appelait Glum. Il sonne très bien. Nous le vendons sur notre site officiel. On devait aussi sortir Chore of enchantment sur V2, mais là encore on nous a dit que ce disque n’était pas assez grand public. Or, il l’est devenu deux ou trois ans plus tard et cet album reste notre plus grand succès à ce jour. Coca Cola a même utilisé une de nos chansons pour illustrer l’une de ses pub TV. C’est à cette époque que John et Joey ont commencé à se consacrer à leurs projets, au cours de ces changements de labels. Ils ont commencé à enregistrer sous le nom de Spoke qui est devenu Calexico. Maintenant, je refais les choses comme au début, car Calexico marche bien. Lorsque PJ Harvey m’a invité en 2001 à ouvrir un live pour elle, j’ai demandé à John et Joey s’ils voulaient me suivre. Ils m’ont dit qu’ils préféraient se consacrer à Calexico. Peut-être ai-je été trop paresseux avec eux… Alors je me suis dit qu’il fallait que je vois autre chose, que ce n’était que de la musique. J’ai donc contacté mes amis de Grandaddy et ces deux filles de Rennes qui jouaient au sein de Candy Prunes. Elles m’avaient invités à chanter sur leur disque Lazy morning.

Après toutes ces années, penses-tu vivre correctement de ta musique ?

Oui, l’argent de mes royalties de la pub Coca Cola va directement à mes enfants, ce sont eux qui boivent ce genre de trucs (rires). Je n’ai pas d’ambitions comme Joey ou des musiciens plus jeunes. J’en fais suffisamment pour être excité, mais pas assez pour devenir un problème et pester, le fait de devenir célèbre ne m’a jamais attiré. J’ai une maison, quatre voitures, dont deux avec l’air conditionné. Deux enfants, un troisième en route. Trois poules, un chien et deux tortues. Une femme et une ex-femme. Je ne me plains pas. Peut-être qu’en France nous ne vendons pas beaucoup de disques, mais en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en Scandinavie, en Espagne et en Belgique, ça se passe plutôt bien.
Tu parlais de l’année 1972. C’est l’année de Harvest. C’est l’une des plus belles reprises de Cover magazine

Neil Young était l’un des gars qui sortait vraiment du lot à l’époque. J’aimais sa façon de travailler et de penser. C’est bien de voir que trente ans plus tard, cette musique n’a pas vieilli. Comme celle de Dylan. Je l’ai vu jouer il y a quelques jours. C’était à Phoenix, je ne voulais pas y aller, c’était trop loin. Mais notre batteur avait joué avec lui pendant quatre ans, alors je l’ai accompagné. Sa fille était devenue copine avec Bob à l’âge de 8 ans. Elle a 11 ans aujourd’hui et c’est la meilleure copine de ma fille de 14 ans. Je les ai emmenées là-bas. Ils nous ont mis sur scène pour voir le spectacle, de telle sorte que je puisse voir Dylan de très près. Il a 60 ans, mais il s’amusait énormément, c’était chouette à voir.

Te sens-tu proche de gens comme David Berman ?

Actual air, son recueil de poèmes est très chouette. J’en lis un ou deux par jour et je me sens bien. Je ne me sens pas pour autant connecté avec lui. C’est un bon écrivain, c’est tout. Tu connais Rennye Sparks de Handsome Family ? Elle vient de publier un recueil de treize nouvelles, qui s’appelle Evil, c’est très bon.

Comment se sont passées les sessions avec PJ Harvey ?

(Visiblement habitué à répondre à cette question) Polly est magnifique, je l’aime, travailler avec elle est magique. Je l’ai rencontré grâce à John Parish. Il l’a découvert quand elle avait 15 ans. Je l’adore. J’aime sa voix, son esprit, sa manière de travailler.

Si tu avais eu plus de place, quelles chansons aurais-tu ajouté sur Cover magazine ?

Certainement Sunshine of your love (antienne blues rock jouée notamment par Hendrix ou Clapton, ndlr). Probablement aussi une chanson de Dylan pour faire bonne mesure. You can’t put your arms around a memory de Johnny Thunders, mais ce morceau figurait déjà sur notre deuxième album paru dans les années 80 (Ballad of a thin line man, ndr). Je voulais que ce disque de reprises soit plus léger et amusant à faire, retrouver également John et Joey. La plupart des morceaux ont été enregistrés live dans le studio. Les quelques morceaux en concert à la fin ont été enregistrés sur la tournée avec PJ Harvey.

Que penses-tu du succès de Calexico ?

C’est une forme de soulagement et aussi une forme de succès personnel. Sans Giant Sand, rien de tout cela ne leur serait arrivé. John a beaucoup emprunté à l’esthétique Giant Sand, avec mes pédales, mes guitares, alors qu’il était bassiste à l’origine. Et Joey a aussi appris beaucoup de choses. C’est moi qui les ai fait déménager à Tucson, sinon, il n’aurait jamais eu ce son et ces influences mariachi qui sont omniprésentes. Ils se sont appropriés ce son qui paraît si exotique ici en Europe. Le seul inconvénient est que Giant Sand a du être mis en suspens, alors que c’est ce groupe qui nous a tous révélé. Aujourd’hui, je ne vis pas avec Giant Sand, mais avec ce que je fais en solo. C’est pourquoi ce disque pourrait être celui de la retraite. Mais tout gravite encore autour de Giant Sand. Car ce que Calexico ne possède pas ou ce que je n’ai pas en solo, c’est cette évolution dans notre jeu. Comme à l’époque du be-bop, ce qu’on fait avec Giant Sand est différent chaque soir. On a besoin de ces motifs d’improvisations, c’est primordial. On se débarrasse progressivement des scories. Le groupe est unique, il me semble.

Tu as contribué à l’émergence de Calexico ?

Avec Giant Sand, on avait invité Bill Elm à jouer de la guitare slide. Il était roadie au début, il voulait juste voir du pays et sortir de Tucson. Il jouait sur un morceau, puis sur deux, trois : ça sonnait bien. J’en avais marre d’être le leader, c’est beaucoup plus intéressant d’être musicien. C’était un soulagement de ne pas porter tout le poids du groupe sur ses épaules. Notre set durait trois heures, dont une heure consacrée à la musique de ce qui est devenu par la suite Friends of Dean Martinez. J’y jouais du piano. Et des amis d’un label se sont alors intéressés à ce groupe émergeant de Giant Sand. Ils étaient plus jeunes, et ils voulaient encore trouver un nouveau débouché pour notre musique. J’étais un peu réticent au début. Ils étaient excités et se sont disputés. Joey a alors pris ce qu’il avait écrit et a appelé ça Spoke car Friends of Dean Martinez évoluait dans une autre direction. Ils ont dû changer le nom de Spoke, déjà utilisé. Puis Joey m’a demandé de choisir entre Calexico et Mexicali, deux villes à la frontière mexicaine. Ensuite, lorsque City Slang les a signés, ils leur ont demandé de ne pas chanter. Je les ai alors remis à leur place… C’est étrange pour un label de procéder ainsi. Ils ont ensuite utilisé ces références mariachi et c’est devenu une sorte de phénomène, le genre de musique pour laquelle tout le monde a envie de croire que le désert sonne ainsi. Elle est essentiellement instrumentale et les paroles sont assez directes, il n’y a pas beaucoup de jeux de mots, les chansons sont assez simples et parfumées. Je suis heureux pour eux et je veux voir où ils iront. Tout ce que nous faisons tous a été influencé par notre ami Rainer Ptacek. C’était notre guide à tous.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Cover magazine