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Dimanche 17 décembre s’est éteint, à 70 ans, Gérard Blain. Celui qui pour toute une génération de cinéphiles resta longtemps Le Beau Serge se détourna peu à peu de sa carrière de comédien pour, sous l’influence de Bresson, se consacrer à la réalisation et devenir l’un des plus grands metteurs en scène français.

A la fin des années 50 apparaît un nouveau jeune premier comme le cinéma français les lançait alors en série. Avant que Delon ne rencontre Visconti et à peu près au moment où Belmondo sort de l’anonymat grâce à Godard, Gérard Blain, sous la tutelle des pères de la Nouvelle Vague, impose une présence nouvelle, à la fois charismatique et inquiétante. De 1957 à 1963, on le voit coup sur coup chez Truffaut (Les Mistons), Chabrol (Les Cousins, Le Beau Serge), Godard (Charlotte et son Jules) et Mocky (Les Vierges). Les deux films de Claude Chabrol en font un type inédit de vedette masculine, capable d’incarner aussi bien la naïveté que l’extrême tourment intérieur et dont le jeu anxieux tranche violemment avec la légèreté des autres icônes régnantes de l’époque. Si Gérard Blain a fait ses armes au fil de courtes apparitions cinématographiques depuis l’âge de treize ans -il débute comme figurant dans Les Enfants du Paradis-, c’est son passage par les premiers films des metteurs en scène issus des Cahiers du Cinéma qui lui ouvre alors la porte d’une carrière internationale. Il passe comme tous ses comparses par l’Italie où il tourne entre autres sous la direction de Carlo Lizzani (Le Bossu de Rome) et se voit surtout proposer un rôle aux côtés de John Wayne dans le Hatari ! de Howard Hawks.

Mais le comédien se sent mal à l’aise avec son métier et, fortement impressionné par l’œuvre bressonienne, décide de passer à l’écriture et à la réalisation. Il franchit le cap en 1970 avec Les Amis, un premier film qui obtient le Léopard d’or à Locarno, soulève l’enthousiasme de la critique mais amorce une rupture d’avec son public. Dès lors, Gérard Blain, qui a trouvé sa voie, se consacrera essentiellement à la mise en scène, luttant pour mener à bien des projets personnels et risqués dont les résultats sont à chaque fois salués par la presse mais boudés par le public. Qu’importe, un auteur est né, d’une rare envergure. En huit films (le dernier, Ainsi soit-il, est sorti au printemps dernier), il pose les jalons d’une œuvre d’une extrême rigueur stylistique, dépouillée et lumineuse qui laisse transparaître une personnalité complexe et passionnante, obstinée, en rupture de ban avec la morale en cours et les idées reçues d’une société de laquelle il ne veut pas se sentir complice. Son franc-parler, ses coups de gueule, son discours où s’entremêlent de façon paradoxalement cohérente tentations anarchistes et réactionnaires déboussolent et oblitèrent pour beaucoup la portée esthétique de son travail.
Obsédé par les rapports filiaux, par la question de la paternité -génétique ou de substitution-, il livre sur le sujet deux chefs-d’œuvre d’une absolue beauté : Les Amis et Le Pélican. Cette thématique est chez lui inextricablement mêlée à une interrogation constante et évolutive sur la place de l’individu -surtout des fils- dans une société dont les valeurs s’étiolent. A la fascination du jeune héros des Amis pour l’argent et la bourgeoisie répond la révolte ambiguè du Rebelle (1980) qui ne trouve que dans le meurtre un moyen de se réapproprier une parole et de se faire entendre. Gérard Blain déclarait : « Nous sommes dans une société pourrie. Il n’y a plus de foi, plus de morale, de sentiments élevés, nobles. Ne règnent que le plaisir, le fric, le sexe, tout ce qui fait appel aux sentiments les plus bas, les plus méprisables. J’ai toujours été préoccupé par le déclin des valeurs, et tous mes films, au fond, racontent la quête de ces valeurs perdues. »

Lorsque, après sept années de silence, il réalise en 1987 Pierre et Djemila, une relecture de Roméo et Juliette avec pour toile de fond une cité de banlieue -réalité sociale qu’il fut l’un des premiers à évoquer en France dès Les Amis dix-sept ans plus tôt-, il est attaqué par la gauche aussi bien que par la droite qui juge son discours alarmiste et irrecevable. Personne ne comprend son propos et, bien plus grave, l’on s’aveugle sur les qualités mêmes du film, qui confirme alors un auteur au faîte de son art. Cette incompréhension le poursuivra sans cesse, le poussant à signer en 1995 son film le plus déchiré, Jusqu’au bout de la nuit, dont le titre tout en provocation célinienne dissimule un bouleversant cri de douleur, celui d’un déplacé, d’un misfit auquel il prête ses traits à l’écran apparaissant pour la première fois dans l’un de ses films depuis quinze ans. Là encore, ce film entier déroute, déconcerte, trop intègre et rageur pour séduire. Son dernier opus, Ainsi soit-il, déclinait une fois encore ses doutes, ses peurs face à la disparition des valeurs qu’il avait toujours défendues : l’honneur, la famille, l’intégrité morale face à la corruption, l’absence de mémoire, le mensonge. Surtout, l’on y retrouvait la grâce inaltérée d’un style d’une bouleversante pureté formelle. Gérard Blain défendait comme Robert Bresson l’idée de cinématographe et en est resté jusqu’à cette œuvre testamentaire l’un des représentants les plus nobles. Le plus seul, le plus tragique, le plus angoissé, le moins aimable, le moins sympathique, le moins œcuménique des réalisateurs français d’aujourd’hui. Un cinéaste immense dont il serait grand temps de tirer les leçons et surtout de revoir les films.

Lire notre critique d’Ainsi soit-il

Filmographie : Les Amis (1970), Le Pélican (1973), Un Enfant dans la foule (1975), Un second souffle (1978), Le Rebelle (1980), Pierre et Djemila (1987), Jusqu’au bout de la nuit (1995), Ainsi soit-il (1999)