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Par le biais de « Gauche / Droite », collection commanditée par Arte, une poignée de cinéastes français souvent talentueux traite de la contemporanéité politique plus qu’elle ne la maltraite.

Pas de révolution ! Tel semble avoir été le mot d’ordre de Pierre Chevalier, l’instigateur de cette nouvelle série de films, rendue possible grâce à la chaîne culturelle franco-allemande. Fictions de gauche, certes, mais sans militantisme tapageur ni soulèvement idéologique. Le politique se vit ici hors du chaos, à des années-lumière du Godard des années 70 ou du Richet de Ma 6-T va crack-er. Une prudence générale qui n’empêche pas la réflexion, mais qui se sert de celle-ci pour mieux analyser les rouages du système, ses dysfonctionnements et autres symptômes alarmants.

Les femmes au pied de la lettre

Dominique Cabrera et Claire Devers ont choisi de respecter au plus près les consignes données par la production et nous livrent deux films honnêtes et rigoureux. Version courte de Nadia et les hippopotames, Retiens la nuit séduit par sa capacité à faire émerger l’intime au cœur du collectif. Alors qu’éclatent les grèves de décembre 1995, Nadia (Ariane Ascaride), son bébé dans les bras, part à la recherche de Gérard, cheminot père de l’enfant. Dominique Cabrera filme cette quête désespérée avec une rugosité qui s’adoucit peu à peu, au fil de la nuit et des aventures. En préférant les tensions internes à la cohésion rêvée des manifestants et en osant faire de sa protagoniste une prolétaire agressive et gênante (Ariane Ascaride dans un contre-emploi réussi), la cinéaste évite de caresser le spectateur dans le sens du poil. Si le récit n’est pas toujours bouleversant, il réserve tout de même quelques jolis moments de solitudes partagées, tandis que le grand chambardement commun, lui, n’aura pas les conséquences attendues.

Tiré d’un fait divers, La Voleuse de Saint-Lubin est avant tout un beau portrait de femme. Françoise Barnier travaille dans une usine de boucherie et touche 4 478 F par mois alors qu’elle élève seule ses deux petites filles. Un jour, elle vole sur un coup de tête 1 500 F de marchandises dans trois supermarchés. Poursuivie par l’un d’entre eux, cette femme anonyme va très vite devenir l’objet médiatisé d’une controverse juridique. Avec une précision dénuée de tout pathos, Claire Devers démonte les mécanismes implacables et parfois effrayants d’un procès qui aurait dû demeurer sans résonance. La démonstration s’avère convaincante, bien qu’elle n’échappe pas toujours à un certain manichéisme réduisant la droite à une somme d’individus froids et hargneux. Téléfilm haut de gamme mais un brin impersonnel, La Voleuse de Saint-Lubin est transcendée par la très grande prestation de Dominique Blanc qui prête toute son intensité d’actrice à son personnage.

Davantage attirée par l’image de la politique que par le politique, Tonie Marshall joue la carte de la comédie. Seul vrai ratage de la collection, Tontaine et Tonton met en scène deux amis quadras attirés par la même femme (Emmanuelle Devos, très bien filmée), une créature obsédée par Mitterrand et difficile à séduire… Fonctionnant sur un humour souvent vulgaire auquel l’auteur de Pas très catholique ne nous avait guère habitués, le film semble répéter sans cesse le même gag : alors que les deux compères sont sur le point de conclure, la jeune femme s’esquive en embrayant sur son sujet de prédilection. Tonie Marshall ne nous épargne aucun détail fétichiste : appartement aux murs couverts de slogans, fresque mystique avec Tonton en Nostradamus, sans compter le chien baptisé Jarnac. Bref, ce petit musée ne fait pas dans la finesse et les 55 minutes de cette sinistre pochade nous paraissent bien laborieuses.

Digressions / Transgressions

Il arrive souvent que les avis divergent au sein d’une rubrique, et l’on pourra trouver sévère la critique de Marius Méou sur Le Petit Voleur. Loin de la pesanteur dramatique de son premier opus, Erick Zonca réussit cette fois à construire une fiction sèche et violente, débarrassée du chantage affectif qui menaçait La Vie rêvée des anges. A travers le parcours d’Esse, jeune voyou avide d’argent facile, le cinéaste dépeint sans complaisance l’univers des petites frappes marseillaises. Etape après étape, c’est un art de la gradation qui se met en place : missions de plus en plus importantes, manœuvres toujours plus délicates, humiliations toujours plus grandes. Quant à la commande initiale, elle n’est remplie que partiellement, comme si Zonca avait plaqué un peu artificiellement des données politiques dialoguées afin de satisfaire son producteur. Peu importe, puisqu’au final Le Petit voleur demeure l’un des meilleurs films de la série.

Dans Le Détour, Pierre Salvadori s’amuse encore davantage à détourner des règles pas vraiment imposées. Gauche / Droite ? Oui, mais au sens géographique. L’action se déroule en effet entre deux cafés parisiens (l’un à droite, l’autre à gauche) menacés par un trafic de drogue. Antoine (Mathieu Demy) n’y est d’ailleurs pas étranger et finit par prendre trop de risques. Sa sœur et le patron du café Le Détour enquêtent chacun de son côté sur la mort soi-disant accidentelle du jeune homme. Enfin sorti de ses comédies pour le moins inégales, Salvadori signe avec ce « polar de quartier » son film le plus intéressant. Soutenu par un casting en or (Serge Riaboukine, Guillaume Depardieu, Michèle Moretti ou encore l’inattendu Robert Castel en parrain local), l’auteur des Apprentis mène son récit de main de maître : rythme soutenu, situations sous tension, sous-texte éminemment noir. Une version longue destinée au cinéma est d’ores et déjà prévue pour juin.

Comment s’exprime le politique ? Par un attentat familial, un viol des conceptions bourgeoises, un acte forcément subversif qui remet tout acquis en question. Dans Les Terres froides, Sébastien Lifshitz atteste l’insurmontable fracture entre un patron et son ouvrier afin de rendre la pénétration d’un univers dans l’autre encore plus brutale. La filiation étant impossible, Djamel le prolétaire (Yasmine Belmadi) se doit de créer lui-même un lien avec son père le nanti (Bernard Verley, immense). Ce besoin d’identité passe par une logique aussi dangereuse qu’implacable : observation, fascination, compassion, destruction. Sans conteste au-dessus de la mêlée, Lifshitz est le seul des six cinéastes à insuffler à son discours contestataire une vraie puissance romanesque. Du coup, l’impact du film s’en trouve décuplé, porté il est vrai par une majesté visuelle dont peu de jeunes auteurs peuvent se targuer.

Chronic’art vous propose les extraits des scénarios des films de la collection :
Tome I : Tontaine et Tonton / La Voleuse de St Lubin
Tome II : Les Terres froides / Retiens la nuit
Tome III : Le Détour / Retiens la nuit
A noter que les scénarios complets de tous les films peuvent être commandés chez 00h00.com

Le Petit Voleur, Retiens la nuit, Le Détour, Les Terres froides, Tontaine et Tonton et La Voleuse de Saint-Lubin ont été diffusés, respectivement, le 3, 4, 10, 15, 17 et 24 mars sur Arte