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Fugu 1 restera notre disque de chevet pour la saison printemps-été de cette année. Ses écrasantes influences (Beatles, Kinks, Beach Boys) poussent vers le haut une pop bariolée et enlevée, en multiples cascades d’harmonies angéliques. Naturellement, il fallait que nous rencontrions Mehdi Zannad.

« J’ai « cuisiné » le Fugu et je ne suis pas mort. » Mehdi Zannad, peu habitué à l’exercice de l’interview, répond à tout avec sans cesse l’air de s’excuser, se dandinant sur sa chaise comme si elle était le lieu le plus inconfortable au monde, se mordant les lèvres après chaque mot émis, comme en un repentir trop tardif. Le détaché de la maison mère, Ici d’ailleurs, couve son protégé des yeux, entre consternation de le voir si peu loquace dans le nécessaire exercice promotionnel et empathie devant ses difficultés. On s’essaie à d’inhabituels procédés maïeutiques pour le faire accoucher d’une parole qu’il semble ne pouvoir exercer qu’à travers ses délicates chansons. « J’ai commencé la musique en étant un peu forcé. Mes parents voulaient à tout prix que je fasse le conservatoire, et ça ne s’est pas bien passé, même si bizarrement, j’en suis parti assez tard. Le côté positif, c’est que je peux lire la musique, mais malheureusement pas écrire de partitions pour orchestre, ce dont j’aurais besoin aujourd’hui. » On voudrait lui dire de ne pas s’inquiéter, que pour ce qui est des harmonies, on n’a pas vu mieux depuis… les Beach Boys, en fait. « Après la découverte des Beatles, j’ai quitté le conservatoire et commencé à jouer dans des groupes. Mais à l’époque, les années 80, c’était une influence qui n’était pas tellement facile à placer. C’est pour ça que je n’ai finalement vraiment commencé à écrire des chansons qu’avec mon premier quatre-pistes, avec lequel je pouvais expérimenter tout seul, harmoniser. Je savais très tôt que ce serait l’instrument idéal pour faire la musique que j’aimais, avec des superpositions de pistes. Mais en même temps, je ne savais même pas que les quatre-pistes existaient, parce que je n’étais pas vraiment entouré de musiciens, et j’ai découvert ça assez tard. »

Celui qui n’a pas vécu la magie de la découverte d’un quatre-pistes ne peut pas comprendre l’émerveillement que fait naître la nouvelle possibilité de doubler une voix, puis de la quadrupler en la transférant sur une troisième piste et ainsi de suite à l’infini… »Je ne m’arrêtais de superposer les pistes que quand le son était totalement saturé et pratiquement inécoutable. » C’est ce que faisaient aussi Phil Spector ou les Beatles, qui ont enregistré Sergeant Pepper sur l’équivalent de l’époque du quatre-pistes d’aujourd’hui. « Ce que j’ai aimé dans les Beatles, c’était la parfaite adéquation entre les chansons et la production, les paroles, la musique, les quatre membres du groupe, les pochettes, comme un objet total. Et puis c’est un groupe à la fois populaire et sophistiqué. C’est un groupe qui donne envie de tenter des trucs. Et les Beatles, comme les Beach Boys, sont des groupes à plusieurs lectures. Les Kinks étaient proches de ça aussi, mais ils étaient très mal entourés, et ils ont fait des erreurs, alors que les Beatles étaient plus en harmonie avec les gens qui les aidaient. »
Fugu, avec son amour acharné de la pop sixties, risque pourtant de passer pour un affreux revivaliste nécrophile, et on espère que les gens sauront voir plus loin que la somme de références. « Ces groupes, ce sont des classiques, ce sont devenus des acquis, avec lesquels on vit, et qu’on peut dépasser à force de les connaître. De plus, on n’est pas dans les années 60, il y a eu quarante ans de musique depuis, qui m’a aussi influencé. Ma singularité passe peut-être par mon écriture. Personne n’écrit pareil. On peut reconnaître les classiques dans la production, mais pas forcément dans les compositions. Quand on fait de la musique, le but, c’est d’écrire des chansons qui n’existent pas. »

Aujourd’hui, après le quatre-pistes, la musique ambitieuse de Fugu devait passer par le studio, lieu rêvé d’harmonisations infinies. « Maintenant, je peux travailler en studio, mais cela crée des impératifs de temps qui limitent un peu les possibilités. J’essaye de beaucoup travailler avant, de bien préparer ce qui sera enregistré, de façon à garder le plus de temps possible pour l’enregistrement studio. » Trublion troubadour pop de la scène française, on s’inquiète un peu pour la réception française d’un disque aussi référencé et chanté en anglais. « En Angleterre ou au Japon, on ne me considère pas péjorativement comme un Français qui chante en anglais. Là-bas, des groupes comme Tahiti 80 ou Phoenix sont très bien accueillis. Je me sens plus proche de cette scène-là en fait, avec Air ou Daft Punk, une version contemporaine d’un certain classicisme pop. Malgré les aspects électroniques, ce sont aussi des groupes qui veulent faire des chansons. Et la seule chose qui reste, ce sont les chansons. »

On en restera là pour cet entretien un peu douloureux. Mais une fois le magnéto éteint, Mehdi se détendra et on pourra poursuivre une chaleureuse conversation, où l’on s’apercevra que Mehdi Zannad vit et respire pour la musique et son amour de la musique. Des albums obscurs des Kinks aux survivants de Left Banke, les trop méconnus Montage, on partagera amicalement nos souvenirs et impressions, à propos d’une musique qui ne vieillira jamais et qui aura toujours ces précepteurs, tel Fugu, pour nous rappeler l’évidence d’une époque bénie et d’une musique sans artifices.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Fugu 1