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Comme promis le mois dernier (rappelez-vous, je disais du bien de 36 fillette de Catherine Breillat, et du mal de J’embrasse pas de Téchiné), je vais cette fois vous parler du film d’Emir Kusturica, notre palmé d’or à Cannes pour Underground (c’était il y a deux ans) et réalisateur de Chat blanc, chat noir qui sortira sur les grands écrans à la rentrée. Son film le plus connu, sa plus grande réussite selon les fins connaisseurs, est Le temps des gitans, dont je me permets tout de suite de dire qu’il ne fonctionne que par les tics les plus irritants du cinéma d’auteur baroquisant et soi disant « inspiré », et qu’il est un extrêmement mauvais film.


Mais qu’est-ce qu’un bon film ? Ne vous êtes-vous jamais énervé contre l’un de vos proches qui, prenant un air mystérieux et plein d’un savoir secret, vous apprenait sur le ton d’une révélation que tel ou tel film, c’était du « cinéma » ? Passe encore quand il s’agissait, à la fin des années cinquante, pour Jean-Luc Godard et pour d’autres de découvrir par de la verve et par des théories générales ce qu’était précisément cet art génial et pas encore assez reconnu, le CINEMA (Nicholas Ray, Ingmar Bergman, la comédie américaine, ça c’est du cinéma, s’exclamait Godard avec tout l’enthousiasme de la découverte dans Les Cahiers du cinéma de l’époque, qui ont si peu avoir avec ceux d’aujourd’hui). Mais n’est pas Godard qui veut, et il est sain de se braquer face au mysticisme de surface, à « l’imaginaire », à « l’inconscient », au goût subjectif, autant de grands mots pour une si petite chose : l’absence de fondement. Il faut donc haïr les panthéons personnels, et pour les siens propres, savoir les ruiner chaque jour et reconstruire. La mort guette et mord ce qui se fige.

Et voilà la définition d’un « tic » : c’est une habitude inconsciente, c’est-à-dire une petite mort. Le cinéma de Kusturica n’est constitué que de cela, de ces habitudes non-conscientes qu’il n’a pas eu l’intelligence de mettre à distance, d’interroger, de travailler (à l’instar d’un Moretti, ou de Lars Von Trier avec Les Idiots, de façon un peu brouillonne mais dans le sens d’une recherche).

Il faut aussi rattacher ces tics à un souci d’ »imaginaire » : Le temps des gitans semble vouloir « nous faire rêver » (grâce et aux dépens de la triste condition des tziganes). Mais il y a, bien sûr, un gros problème ; car il faut se demander ce qui, des goûts et des délires de Kusturica, peut nous rejoindre, nous, spectateurs qui réclamons un peu plus qu’une légère vibration de nos cordes sensibles. Si l’on se fiche des palmarès cannois, de la magie, du panthéon de fétiches du cinéaste, que nous reste-t-il ? En reste-t-il assez pour ne pas rentrer bredouille ? J’ai bien peur que non : pendant tout ce Temps des gitans, Kusturica en fait beaucoup (sur le plan visuel notamment) comme s’il fallait dissimuler la pauvreté d’inspiration et l’absence de réflexion.

Il me faut placer ici une parenthèse. Ce qu’on nomme « cinéma baroque », voire « cinéma maniériste » (les Fellini, Greenaway, Kusturica…) emprunte à la critique picturale des termes qui ne lui correspondent pas. Tant qu’on n’a pas bien défini ce qu’est le cinéma, lui accorder de pareils épithètes est exagéré. Si j’affirme, en effet, (et j’en ai le droit) que ce que pratiquent Greenaway ou Kusturica, ce n’est pas du cinéma mais, par exemple, « un vide gratuitement rempli de signes et d’argent », comment parler ensuite de « cinéma baroque » ou « maniériste » ? A la limite, Kusturica fait du « vide grandiloquent ». Car qu’est-ce que le cinéma ? Mais je continue.

Quelques éléments superficiels ont fait la réputation des films de Kusturica : ce sont la musique new age-tzigane de Goran Bregovic (à l’alliage simple : synthétiseur + note sensible par laquelle on reconnaîtra vaguement la mélancolie tzigane) ; les plans oniriques (comprenez publicitaires) tels ceux du lac d’amour, à la vingt-quatrième minute du film, avec coucher de soleil, flammes sur l’eau glacée, jeune fille nue, plein de monde (toujours mettre du monde quand on veut faire baroque) ; et des gros plans de visages en pleurs, ainsi celui de la petite soeur-facilité démonstrative lorsqu’on n’a pas les moyens supérieurs de faire naître l’émotion.

Voilà : Kusturica croit qu’il est facile de faire de la poésie, il la convoque comme on siffle son chien. Or il produit des images de publicité, des plans de voyeur, des scènes pompières et laides. Et certains (beaucoup paraît-il) se laissent prendre. Faut-il en accuser l’élément principal du succès de notre Serbe, la « magie » ? Superstitions, prières, étrangetés, symboles, le film en fourmille, à l’exemple de cette dinde au début, et ses cris affreux : elle n’est là, c’est évident, que pour faire « caractéristique » et « bizarre ». Ou peut-être, ce qui trompe le spectateur admiratif, c’est le principe de superposition, pis-aller pour metteurs en scène en manque d’idées : voulez-vous faire baroque ? Faites de l’indistinct ! Colmatez le rien par le « beaucoup », par des paroles, des plans, du grotesque, de la magie, faites en sorte que tout se chevauche, que l’on n’y comprenne pas grand-chose, que ça ait l’air génial sans qu’on puisse en reparler.

Il y a donc plus surréel que des maisons qui volent, des objets que la pensée fait remuer, des fantômes de dindes : il y a des spectateurs qui en redemandent. Mais ceux-là ne peuvent-ils pas rêver seuls ? Il ne faut définitivement pas confondre « force de l’imagination » et imagination forcée…

Mehdi Benallal