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On peut lire Faulkner comme on lit le livre des Chroniques, où les généalogies et les grands événements de l’histoire d’un peuple sont consignés et répétés sans fin comme pour en conjurer l’oubli. Son écriture continue d’influencer des écrivains venus d’horizons totalement différents.

Faulkner n’est plus mais le « roman faulknérien » lui survit, gage d’une appartenance au clan des immortels de la littérature. On ne compte pas les écrivains qui l’ont admiré, ceux qui ne savent plus comment écrire après lui (Flannery O’Connor disait avec humour que « personne n’a envie de s’aventurer avec son petit chariot couvert et sa pauvre mule sur la voie ferrée où le Dixie Limited déboule à grand fracas. »), et ceux pour qui il tint le rôle de catalyseur d’écriture, tel Pierre Michon, qui le désigne comme le « père du texte ».

Dans la diversité des œuvres qui se rattachent de près ou de loin au style faulknérien, il est un courant souterrain qui draine les réminiscences d’un temps perdu, serpentant sur les traces d’une écriture dont la plus haute ambition était de témoigner de la mémoire des hommes. S’acheminant douloureusement jusqu’aux racines de la mémoire, les romans de Toni Morrison ou de Antonio Lobo Antunes déploient une poétique de l’évocation du passé comme un rempart contre l’oubli. On se souvient de Beloved, empli des voix ardentes et tragiques des personnages anéantis par un passé de souffrances qu’ils occultent tout en l’invoquant comme un exorcisme.

Cette résurgence désordonnée des souvenirs et des fantômes (celui de l’enfant Noir égorgé par sa mère pour le sauver des mains des Blancs) rappelle la quête acharnée du Quentin d’Absalon ! Absalon ! dans sa volonté de connaître la vérité du Sud – une vérité qui le mènera au suicide. Dans le Manuel des Inquisiteurs de Lobo Antunes, la polyphonie des voix, orchestrant seules les flux fragmentés de la mémoire, résonne comme une litanie désespérée pour retrouver et fuir un passé entaché de faute, celui du Portugal de Salazar. L’écriture, ici, porte des indices précis d’une recherche active des temps éloignés marqués par la souffrance. Des phrases démesurées (une par paragraphe), entrecoupées de parenthèses et d’incises, tentent inlassablement d’appréhender une époque qui sans cesse se dérobe, précisément parce qu’elle symbolise la cruauté, la culpabilité et la trahison. Mimant le cours capricieux de la mémoire, l’écriture avance, se perd, recule et s’embourbe pour finalement dévoiler les pièces de l’histoire, mais sans aucune garantie quant à la fiabilité des événements. De fait, la construction du Manuel, de même que le prochain roman de l’auteur Splendeur du Portugal, s’ordonnent autour de multiples points de vue subjectifs qui racontent leur histoire sans la caution d’un narrateur omniscient. En sorte qu’on ne sait pas où est l’affabulation, la vérité et la folie, et seul reste le sentiment d’une horreur indicible.

Ligne chronologique brisée, collision de points de vue incomplets, rythme répétitif scandant les mêmes faits jusqu’à la névrose, ce sont autant de formes inaugurées par Faulkner pour récupérer et fixer dans l’écrit des moments significatifs de l’histoire d’un peuple, haussés jusqu’à la légende. Radicalisant ces procédés et ouvrant la voie au roman moderne espagnol, un auteur comme Juan Benet fait éclater l’armature de la fiction et exacerbe les ressorts d’une poétique de l’ambiguïté chère à Faulkner. Créant lui aussi son comté imaginaire, Région, il entrecroise les destins au rythme d’un temps régressif, mais sur la base de récits complexes et émiettés. Inutile de rechercher les tenants et les aboutissants d’une histoire toujours lacunaire et aux ressorts implicites, qui pousse le lecteur à s’intéresser au texte en soi. Inutile encore de démêler les différents niveaux temporels si savamment emboîtés qu’ils ne s’appréhendent que par le jeu des analogies et des échos affectifs. Il est en cela proche de Claude Simon, dont l’écriture dresse un véritable portrait de la mémoire, laquelle ne respecte aucune chronologie mais fonctionne selon des associations d’idées et des résonnances qui échappent à toute rationalité. En ce sens, la langue de Benet est aussi la « clé d’un monde » comme le disait J. J. Mayoux à propos de Faulkner. Un monde qui « refuse d’accepter la fin de l’homme  » affirmait Faulkner à Stockholm lors de la remise du prix Nobel, et dont l’écho s’est répercuté à travers toute une fraternité d’écrivains.

Ingrid Pelletier

Bibliographie :
Juan Benet : Tu reviendras à Region, Une Tombe, Editions de Minuit
Antonio Lobo Antunes : Le manuel des inquisiteurs, La mort de Carlos Gardel, Editions Christian Bourgois
Toni Morrison : Beloved, Tar Baby, L’oeil le plus bleu, Collection 10/18
Claude Simon : Le Jardin des plantes, Editions de Minuit