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Au milieu d’un salon morose et ennuyeux, Attitude-Studio décide de créer le réel et lance la nouvelle génération d’icônes virtuelles. Caméscope familial en main, les heureux papas filment les premiers pas de bébé, star en devenir. Explications d’une révélation inattendue.

Début des années 90. Le concept de réalité virtuelle commence à prendre forme et l’on observe les premières expérimentations. L’esbroufe est de taille et la hype de mise. Aucun jour sans un article criant à la révolution technologique et virale. Les bonimenteurs se frottent les mains. Quelques années plus tard… Les professionnels ont envahi le terrain et infectent la totalité du cyberespace de leur vieille rengaine appelant au renouveau éternel. Dernier effet d’annonce en date : la présentation au SATIS d’Eve, première femme virtuelle photo-réaliste. De quoi faire grincer des dents ou faire naître un sourire las. La rhétorique est toujours la même et c’est avec références bibliques à l’appui qu’on essaye une fois de plus de nous faire avaler la pilule. C’est dans un remake d’eXistenZ que la révélation devra, oui ou non, se produire. Par chance, nul besoin de s’enficher un pod jusqu’au tréfonds de la moelle épinière pour rencontrer la première femme virtuelle, un écran suffit.

Le prêche des prêtres du coin, tout de noir vêtus comme il se doit, n’est guère convaincant a priori. Les grandes sœurs d’Eve ont depuis longtemps envahi le marché, et cherchent toujours à conquérir des parts sur leurs concurrentes en chair et en os. Kyoko Date avait ouvert la voie, connaissant un succès immédiat au pays du Soleil-Levant et accédant au statut de première icône virtuelle. Ananova, sa cousine britannique, officie à la rubrique chiens écrasés, et malgré une présence à l’antenne somme toute assez réduite, vient d’être rachetée pour une somme plus que rondelette par Orange, filiale britannique de France Telecom. C’est dire si le marché est en pleine expansion…

Histoire de donner un peu plus de réalité (mot un peu flou mais néanmoins très important dans le métier) au personnage, les concepteurs d’Attitude-Studio n’ont pas hésité à mettre le paquet. Une bible de plusieurs pages décrit la vie du simulacre en cours de fabrication. Au hasard des lignes, Eve Laura Solal est née le 3 mai 1978 à Boulogne-Billancourt, puis a échangé son premier baiser avec un certain…, le tout prenant l’allure d’une enquête marketing de haute volée. La belle aime ainsi Barbara Bui, préfère la fiction américaine d’auteur et adore le rouge. Aux faîtes des avancées technologiques, elle possède aussi un portable (06 12 60 71 60) et un e-mail (). Normal.
La projection de la vidéo est, elle, nettement plus brutale. Plutôt que d’en mettre plein la vue, les concepteurs ont décidé de jouer avec plus de finesse la présentation. Un journaliste en mal de scoop, un bar à Bastille, une seule et longue séquence de moins de trois minutes, caméra à l’épaule. Au milieu des danseurs, Eve se trémousse sur un groove d’enfer, un peu énervée par le retard du reporter. L’illusion est bien sûr loin d’être totale. Il faut dire que la vision d’une créature virtuelle parfaitement réelle aurait ouvert des gouffres de crise identitaire. Pour ne pas dire rempli illico les salles des psychiatres environnants. Et pourtant… Les mouvements complexes de la danse chaloupée sont si réels, si harmonieux que le regard, passé la première seconde, se dirige directement vers le visage, centre des émotions. A des années-lumière des images fixes, des mouvements saccadés des automates de première génération, Eve Solal apporte une nouvelle dimension, celle de l’affect : elle minaude, charme, hésite, se fâche en parfaite adéquation avec le jeu supposé d’un comédien réel. Les défauts sont certes flagrants. Les yeux méritent encore d’être travaillés, ainsi que la synchronisation labiale ; mais l’impression d’ensemble est tellement forte que les perspectives d’avenir sont déjà bien nombreuses.

Les processus utilisés, s’ils permettent indéniablement de limiter les coûts, pénalisent un développement plus rapide : la présence de comédiens, bardés de capteurs, est ainsi rendue obligatoire. Sans eux, impossible de donner vie au personnage. L’exploitation d’un tel système est donc réservée pour l’instant aux grands projets ou aux jeux vidéo et interdit toute diffusion en temps réel : chaque scène doit être en effet retravaillée pendant de longues semaines.

Dans quelques années peut-être une comédienne en coulisse perdue sous une connectique lourde donnera vie à la présentatrice du JT. De quoi créer une rubrique emploi d’une nouvelle génération : Entreprise « Puppet Master » recherche matériel humain afin d’incarner êtres virtuels. A ghost in the shell.

A voir sur la Toile :
http://www.evesolal.com
http://www.attitude-studio.com/