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Enquête sur un phénomène naissant, ou comment les groupes de rock font coucou aux fans jusque dans leur chaumière, sans la permission de Papa/Major Company et Maman/Directrice marketing.

Sans nul doute, l’Internet est entré dans une nouvelle phase en ce qui concerne les artistes musicaux et leur promo. Alors que les maisons de disques les plus importantes, ces majors toujours frileuses en matière de signatures mais avides de récupération dès qu’il s’agit de remplir le tiroir-caisse, comptent bien prendre la part du lion.

Ainsi, Capitol n’hésite pas à employer les grands moyens pour assurer la promotion des semi-revenants Duran Duran : achat par téléchargement en exclusivité mondiale (c’est le cas de le dire !) du nouveau single. Un pavé dans la mare qui risque bien d’accélérer le mouvement vers le marketing direct via le Net. En marge de cette évolution, certains groupes ont choisi d’assurer la gestion de leur image eux-mêmes, et ont mis sur pieds des vitrines électroniques au contenu parfois impressionnant.

L’un des plus beaux exemples, palme de l’exhaustivité, pour Guided by Voices, qui depuis deux albums déjà, jouit d’une solide réputation dans le milieu « indie », mais préfère assumer tout seul le suivi. Véritable caverne d’Ali Baba, le site contient tout ce dont un fan peut rêver, depuis les dates de concerts (avec track listing, s’il vous plaît !) jusqu’aux articles les plus obscurs parus sur le groupe en passant par des bios amusantes et bien faites, une discographie ultra complète, de très nombreuses photos, des parties multimédias (clips audio et vidéo) et pas mal de choses exclusives au site : commander la plupart des disques courants ou épuisés c’est possible, ainsi que des bootlegs officiels pressés par le groupe lui-même ou des amis. Incroyable ! Jamais aucune maison de disques n’aurait pu fournir autant d’informations et de services, tout en gardant une souplesse et un contrôle permanent. Un must à jamais et pour toujours !

Moins impressionnant mais également bien déroulé, le site des furieux (il faut les avoir vus live !) Rocket From The Crypt ; pas aussi développé que celui de leurs compatriotes susnommés, mais bien fourni tout de même, maniant un humour à froid des plus revigorants. Ici, on n’hésite pas à livrer aux internautes transis des infos contradictoires, des rumeurs invérifiables et les adresses e-mail des adorateurs possesseurs de bootlegs ! Dans Rocket From The Crypt comme dans le cochon, tout est bon pourvu qu’on y prenne du plaisir, et la maison de disques -Interscope, donc une grosse boîte – est soigneusement tenue à l’écart des réjouissances.

Cette prodigalité des groupes américains venus de l’underground et habitués à sortir toutes sortes de disques sur des labels plus inconnus les uns que les autres ne semble pas habiter les artistes d’outre-Manche, plus pondérés, plus respectueux des bonnes manières, mais tout aussi intéressants lorsqu’ils mettent la main à la pâte pour nous offrir des sites au graphisme irréprochable.

Il en va ainsi pour Portishead, dont le site donne des informations au compte-gouttes, mais à bon escient : trouver des photos inédites de concerts récents, télécharger des clips audio du nouveau single ou gagner des places pour aller les voir en chair et en os, c’est bien, d’autant que les frames sont belles et l’esthétique impeccable. Le site apparaît, d’un autre côté, presque trop propre sur lui, on aimerait que tout à coup, quelque chose aille de travers ou que d’un clic magique on se retrouve sur une page secrète contenant des infos inédites. Mais pour Portishead, le contrôle total sur l’image et le contenu est sans doute au prix de cette retenue relative.

Plus énigmatique mais autrement amusant, le site de Scanner, qui s’est fait une spécialité de trafiquer tous les sons passant à portée de son oreille, notamment lorsqu’ils proviennent du téléphone. On clique sans savoir où l’on va et on se retrouve sur des pages qui font largement appel à la technologie et à notre imagination, surtout quand c’est pour afficher sur l’écran des messages et des slogans subliminaux au ralenti. Jolie collection de sons également, avec quelques morceaux à écouter et la possibilité d’entendre régulièrement des mix inédits. Un Web construit comme une partie de cache-cache interactif qui devrait ravir les adeptes de Scanner et les internautes amateurs de sites originaux.

On le voit, les optiques choisies par les groupes sont souvent différentes les unes des autres, mais elles ont toutes en commun cette farouche volonté de contrôler une image et d’établir un contact avec les fans en dehors des sentiers battus, en dehors de la mainmise des professionnels du disque. Une entreprise fraîche et peut-être salvatrice…