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Entre adorateurs forcenés et détracteurs féroces pensant que l’homme n’a jamais été inspiré, David Bowie reste l’un des personnages les plus controversés de l’histoire du rock. S’il ne s’est jamais laissé réduire à une interprétation -ni à une identité- unique, cela n’en fait pas pour autant l’artiste du siècle. Retour (et détours) sur l’itinéraire d’un compositeur aux multiples visages.« Dès que je trouve des qualités chez les gens que j’aime, je me les approprie ». Plus témoin que réellement impliqué dans les expérimentations du Swingin’ London ouvert aux drogues et au sexe, Bowie, à la fin des années 60, débute son initiation artistique auprès du mime Lindsay Kemp, en apprenant les techniques de manipulation du public par l’acteur. Il découvre alors Artaud, Cocteau et le théâtre nô, et s’attache à définir une expression corporelle faite pour séduire. De là naîtra cette gestuelle, parfois réussie, parfois proche du grotesque, employée lors de ses concerts ou à l’image, dans des vidéo-cilps dont il fut l’un des précurseurs.

De même, c’est pour échapper aux apparences (et non l’inverse comme on le croit trop souvent) qu’il s’est bâti, jusqu’au début des années 80, des personnages-alibis, du Major Tom de Space oddity au Pierrot de Scary monsters (« je n’ai jamais eu le courage de m’exposer au public tel que je suis réellement »). De métamorphose en métamorphose (look, voix), Bowie n’a cessé de s’approprier diverses formes chaotiques (celles par ailleurs exprimées par son ami Iggy Pop, par Lou Reed aussi) pour les retranscrire dans ce qui est sa musique. Cette forme d’expression choisie parmi d’autres (peinture, arts plastiques) l’a conduit à travailler essentiellement sur la texture des chansons (d’où l’importance de ses collaborations avec Brian Eno) pour en transformer la portée, notamment au travers de textes « ouverts », afin qu’ils puissent se prêter à différentes interprétations : une méthode rappelant celle de Brecht et son théâtre, où l’interprétation de la pièce représentée est laissée pour une grande part au public. Musicien limité (il n’a d’ailleurs jamais cherché la prouesse), son espace de créativité se situe prioritairement dans la mise en espace de différentes formes d’art, et incluant des aspects scéniques théâtraux, mais aussi la mode. Soit un instrument de synthèse (aux résultats aléatoires suivant les époques : d’une rigueur inouïe lors de ses tournées de la fin des années 70, et malheureusement sans intérêt durant celles des années 80) lui permettant de ne pas se laisser submerger par le chaos intérieur qui l’anime. Chose qu’il exprimera lui-même en ces termes : « J’ignore si j’ai amené l’art dans le rock, ou le rock dans l’art, mais ce que je sais bien faire, c’est prendre des éléments très artistiques, et les ramener au niveau de la rue ». Soit l’exact inverse de ce que fait Brian Eno. Un jour, Philip Glass dit qu’il le considérait comme un plasticien s’exprimant par le détour de la musique. Bowie ne l’a jamais démenti.
Le passager

Passant rapidement d’une idée ou d’une conception à l’autre sans lien apparent, entretenant volontairement ce flou entre les frontières, comme il entretient ce flou sur les fausses vérités proférées à son encontre (ou suscitées par lui : vampire manipulateur, nazi, pilleur et intellectuel prétentieux), Bowie a lui-même forgé son processus créatif. La mobilité est une donnée majeure chez lui. Rappel de quelques faits sur un homme prônant l’art de la fugue : en 1973, tout le monde pense qu’il va continuer à surfer sur la vague glam et régner en maître sur la mouvance. Que fait-il ? Il exécute le mouvement. Parti pour New York s’imprégner de soul, on croit qu’il va camper dans ce qui devient sa ville, le voilà déjà en route pour Berlin (fin 76) afin de contempler la débâcle du vieux continent depuis ce formidable laboratoire artistique qu’est la ville (encore coupée en deux par le mur). Ces conditions crées, déstabilisantes, soulèvent quelques questions sur sa capacité, somme toute propre à tous les artistes individualistes, à tenir leur mythe à distance. Sensible à la marge, à la guerre perpétuelle qui doit être menée contre les conventions, toujours désireux d’accéder à un maximum d’expériences et d’idées, quitte à en subir le contrecoup (dépression, dégradation physique ou psychique, tendances à la schizophrénie sont au centre de son oeuvre, sans compter les émouvants témoignages abordant le suicide), Bowie est un outsider. Loin de tout, isolé le plus souvent -même si sa vie récente l’a ramené a un plus d’équilibre-, mais partout à la fois, occupant tous les terrains à sa portée (médias selon son bon vouloir, Internet depuis plusieurs années, exposant ses peintures). C’est-à-dire quelqu’un à la fois en deçà, mais capable, par cette position même de retrait -question de stratégie-, de voir au-delà. Conscient de ses dettes envers d’autres artistes (Brel pour la dramaturgie et son art de mettre à la portée de tous des émotions profondes, Scott Walker pour la manière de positionner sa voix, Burroughs pour l’écriture fragmentaire…), sensible à l’environnement social, aux données fournies par l’époque (mais sans culte excessif de l’instant présent car il symbolise l’esprit européen, sa mémoire, et non les valeurs américaines), il avoue que sa longue errance durant les années 80 et son manque d’ambition artistique -trois albums désastreux entre 1983 et 1987- étaient dûs à la pauvreté du contenu de ces années-là. Bowie, un homme sous influence ?
Recherche de l’harmonie

Les dérèglements successifs qu’il subit tout au long de sa vie sont sans doute l’une des conditions de la formation d’un esprit paradoxal : du côté de sa mère, trois enfants sont reconnus comme psychiquement malades, et son demi-frère Terry, habitué des internements en HP (il mettra fin à ses jours en 1984, et Bowie lui rendra hommage neuf ans plus tard dans sa chanson Jump) et premier compagnon de virées dans le West End de Londres où il découvre le jazz au début des années 60. Fasciné par la dualité de ces êtres qu’il a côtoyés, Bowie a travaillé, sous l’emprise de plus en plus forte des drogues jusqu’à la fin des années 70, à réfléchir, en en donnant diverses formes de représentations, la division de leur état (psychique et corporel). Lui-même sembla à plusieurs reprises se rapprocher du gouffre, ne misant plus que sur ses propres forces pour ne pas sombrer. Ce n’est pas un hasard si le thème majeur, bien que souvent elliptique, de ses paroles est la solitude, et l’impossibilité de s’en extraire. Ces multiples centres d’intérêts, tous arts confondus, sont l’une des raisons pour lesquelles Bowie, après plus de trente ans de carrière, demeure un artiste vieillissant avec élégance. Parfois au sommet de la création musicale, parfois frôlant la ringardise, mais toujours sous la tutelle de ce don qu’est l’expression de la grâce. Soit l’antithèse d’à peu près tout ce que représente une rock star. Rappelons qu’une partie de son oeuvre a pour thème récurrent le pouvoir dément octroyé à ces derniers, idoles des adolescents auxquels justement, lui, ne s’est jamais adressé.
Comme le souligne son fidèle complice Brian Eno dans un témoignage apporté sur l’artiste dans le numéro d’Uncut du mois de septembre, Bowie est un être profondément et naturellement ironique. Regardez bien la pochette de Outside : un homme sourit. C’est lui, mort.

Lire notre chronique de Hours

Lire également , publié en septembre 1999 dans Uncut