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Après quelques singles et un remix de Seefeel pour la compilation des 10 ans de Warp, Mira Calix sort sur le prestigieux label anglais son premier album, One on one. A la fois délicat, mélodique et tourmenté, ce disque est un véritable petit bijou « d’électronique intimiste ». Troublante et réservée -tout comme sa musique-, la jeune fille a accepté de nous rencontrer autour d’un verre, pour répondre à quelques questions…


Chronic’art : De ton Afrique du Sud natale à l’Angleterre, où tu résides actuellement, ton parcours semble assez atypique. Peux-tu nous expliquer comment tu as été amenée à enregistrer cet album et, surtout, les conditions dans lesquelles tu l’as enregistré ?

Mira Calix : J’ai travaillé pour Warp tout en faisant de la musique parallèlement, ce n’était qu’un hobby à l’époque. Ils ont écouté quelques-uns de mes morceaux, puis m’ont encouragée à quitter mon job pour me consacrer entièrement à un album. Je l’ai enregistré à Sheffield, comme beaucoup de gens le font aujourd’hui : dans ma chambre, dans des conditions assez rudimentaires.

Le premier et le dernier morceau de One on one sont très proches de certaines expériences sonores qu’a pu produire My Bloody Valentine. Est-ce là une référence directe ? Quelle importance accordes-tu à ce groupe ?

Oui, j’aime énormément My Bloody Valentine, c’est tout simplement mon groupe préféré et Loveless est mon album favori. Cette comparaison est le meilleur compliment que l’on puisse me faire, mais je ne pense pas être parvenue à la perfection qu’ils ont réussi à atteindre.

Il y a des similitudes. Les parties vocales de ton premier morceau, Ms meteo, sont par exemple comparables à des morceaux de Loveless ou Tremolo e.p.

Je n’ai pas vraiment essayé de les imiter. Ca aurait été vain de vouloir recréer quelque chose d’aussi parfait. Leur musique est extrêmement complexe, tout en étant magique car il n’y a pas besoin de la comprendre pour la ressentir intensément… En même temps, ce groupe est tellement important pour moi que son influence dans mon travail rejaillit sans que ce soit pour autant volontaire.

Tu ouvres et fermes ton album avec ces deux morceaux -où tu utilises beaucoup de nappes de guitares saturées, un chant murmuré, timide-, alors que le reste est beaucoup plus électronique. Pourquoi ?

Je pense que tout l’album me ressemble. Les instruments que j’utilise ont aussi une énorme influence sur mon travail, et la plupart sont électroniques. Je ne joue pas de guitare, mais j’en utilise beaucoup car j’adore le son de cet instrument. Mais j’aime aussi l’utiliser en la détournant de son utilisation habituelle, de telle sorte qu’on entende un son non identifiable. C’est d’ailleurs une démarche qui a aussi été entreprise par My Bloody Valentine. Les similarités avec ce groupe sont selon moi aussi présentes dans mes morceaux électroniques, mais elles sont bien moins évidentes. Cependant, j’aime tellement de choses différentes que mon album est très contrasté. Avec mes machines, j’ai la possibilité de créer beaucoup d’environnements sonores. Upiyano ou Routine sonnent très électroniques, Slip sliding contient plus de guitares. Seulement, je pense qu’ils reflètent diverses facettes de ma personnalité, légèrement schizophrène…

Ces opportunités de composition sont typiques de la musique électronique. Peut-être n’aurais-tu pas eu la même démarche avec un groupe ?

Oui, dans ces conditions, je compose pour moi. Je peux employer diverses méthodes pour m’exprimer. Peu importe si Slip sliding et Routine sonnent différemment, ils sonnent juste, naturel. C’est ce qui m’intéresse.

Sur One on one, la rythmique tient une place prédominante. Ton travail est-il plus porté sur la programmation que sur la composition de mélodies ?

Probablement. Mais ce n’est pas intentionnel. Je pense que le travail rythmique est quelque chose que je maîtrise assez naturellement, tout comme certains artistes se portent ont des facilités pour composer des mélodies. C’est par exemple le cas de Boards of Canada qui composent des plans mélodiques très élaborés… Certains instruments m’inspirent des structures rythmiques et, à l’inverse, il arrive que mes rythmes influent sur des mélodies que je n’aurais pas pensé composer auparavant. Quelquefois, je pense que les rythmes se suffisent à eux-mêmes et je ne plaque aucune mélodie sur mes morceaux.
Les bruits que j’utilise influent aussi dans ma composition. N’importe quel son que je produis -ou que je trouve- peut être une base. Qu’il soit doux, agressif, mécanique… Sa nature me guide dans ma composition. En l’agençant avec d’autres sons, il m’arrive ensuite de le reconsidérer, de le retravailler…

Finalement, c’est assez difficile de prévoir ce que donnera le résultat d’un morceau lorsque tu commences à l’enregistrer…

Oui. Si je suis de bonne humeur, je pars dans l’intention de composer quelque chose de joyeux. Mais il arrive souvent que mes sons suivent leurs propres chemins et m’emmènent là où je ne pensais pas aller.

Sur des morceaux comme Routine, Isabella ou Simple friends, ta musique -sans pour autant être agressive- me rappelle celle de vieux groupes industriels comme Throbbing Gristtle ou J.G. Thirlwell. Connais-tu ces groupes ?

Non, je ne les connais pas. Ceci dit, il y a longtemps, un ami me demandais justement si j’étais fan de Throbbing Gristtle… Il voyait aussi des similitudes entre mon travail et le leur. Je ne connais pas vraiment la musique industrielle. Peut-être devrais-je faire l’effort d’écouter Throbbing Gristtle ou encore Ministry. J’aime énormément le travail de Mick Harris avec Scorn, sa façon de manier des rythmes aussi lourds et des sonorités aussi solides. Le fait qu’il ait joué de la batterie a sûrement dû influer sur sa manière de travailler des rythmes électroniques. Je suis aussi très influencée par des groupes comme les Spacemen 3, Pram ou Suicide.

Quelques parties de piano dans ton album nous font justement penser à Pram…

C’est un très bon groupe qui mériterait d’être plus connu. Sargasso sea est un album vraiment brillant. Leurs chansons sont très délicates, subtiles, elles me rappellent souvent le son d’une petite boîte à musique. C’est dommage qu’ils ne soient pas mieux distribués. Même en Angleterre il est difficile de trouver leurs disques.

Certaines boucles tournent de manière aléatoire sur ton album. Le hasard tient-il une place importante lorsque tu travailles ?

Je joue souvent dans des conditions live. Ce qui explique toutes ces d’imperfections dans ma musique. Bien sûr, je pourrais faire des arrangements pour effacer ces erreurs, mais je pense qu’il est important de les laisser : ça apporte une touche de naturel aux morceaux. Des maladresses de programmation engendrent parfois des sonorités ou des structures, certes involontaires, mais au finale souvent passionnantes. En fait, en les écoutant avec du recul, il m’arrive de les apprécier puis de les conserver.

C’est vrai que l’imperfection, l’erreur humaine peuvent être à l’origine de bonnes surprise dans la musique électronique. En général, on l’imagine absolument parfaite au niveau de la construction et c’est un tort…

Je le pense aussi, ça peut lui donner un aspect beaucoup moins désincarné.

Face à l’explosion de la scène électronique que nous vivons depuis plusieurs années, est-il selon toi indispensable d’innover totalement en produisant un album ?

Beaucoup de musiciens réussissent à toucher leur public d’une manière unique, tout en ayant des influences qui se ressentent fortement. En ce sens, il n’est pas primordial de créer quelque chose de nouveau. Cependant, il est vrai qu’en electro, beaucoup de musiciens font des choses très similaires. Aujourd’hui, beaucoup de choses ont déjà été faites, si bien qu’il est extrêmement difficile d’innover totalement. Je pense qu’il est tout d’abord primordial de créer une musique personnelle. Nous sommes tous très différents. Si j’utilise les mêmes instruments que toi, nous ne créerons pas la même musique, même si les bases techniques sont les mêmes. Si tu mets des émotions vraiment sincères dans ton morceau, en l’écoutant, je t’entendrai toi, et pas simplement des machines.

Nombreux sont les d’artistes de musique électronique qui tentent aujourd’hui d’évoluer, d’un album à l’autre, grâce à l’acquisition de nouveaux instruments et de matériel en tout genre. Que penses-tu de cette vision de la composition musicale ?

Après avoir exploré un appareil, même si on n’a pas fait le tour de toutes les possibilités, c’est naturel de vouloir en essayer un autre. Composer sur un nouvel instrument est quelque chose d’excitant, on peut ainsi explorer de nouvelles voies qu’on aurait pas eu la possibilité de découvrir avec un matériel plus ancien. En même temps, je pense qu’il est ridicule de toujours vouloir être à la pointe en matière de technologie.

Pourrais-tu faire un second album aussi intéressant avec ton matériel actuel ?

Oui, car je ne pense pas avoir totalement fait le tour de mes instruments actuels. Bon, c’est vrai, j’aimerais bien au moins avoir une petite machine supplémentaire. Mais ce n’est pas strictement nécessaire. En fait, je pourrais peut-être même me passer de certains instruments, ça ne m’empêcherait pas d’enregistrer… On peut faire beaucoup de choses avec très peu de matériel : une guitare, une platine, un dictaphone même… Le tout, c’est de savoir comment s’en servir, pour faire passer ses propres émotions.

Propos recueillis par

Lire notre critique de One on one de Mira Calix
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