Vulgaires et hilarantes, les productions de Zombie Cow, sans jamais verser dans la nostalgie geignarde, témoignent d’un amour vibrant pour le genre mort-vivant du jeu d’aventure old-school. Rencontre avec Dan Marshall, fossoyeur rigolard.

Pour un genre déclaré mort et enterré depuis des années déjà, le jeu d’aventures a de beaux restes. Dan Marshall et son complice Ben Ward, du studio indépendant Zombie Cow, n’ont pas hésité à reprendre le flambeau du point-and-click humoristique, en devenant à la fois créateurs et héros d’une série de jeux complètement barrés, très justement couverts d’éloges par la critique britannique. Le premier épisode, Ben there, Dan that !, disponible gratuitement sur leur site est un succulent hommage aux classiques du studio Lucas des années 90, dégoulinant de références à Monkey island, Day of the tentacle ou Sam & Max. Le joueur circonspect face à tant de déférence sera vite gagné par le brio échevelé et loufoque de l’aventure, mélangeant slapstick américain et non-sense britannique. Dès le premier écran, on découvre un Dan zombifié accroché à une poulie en forme de canard qui doit lui permettre de traverser un précipice : le ton est donné. Si, au départ, la production vraiment fauchée et l’absence de doublages peuvent rebuter, il ne faut pas s’y tromper. L’écriture absurde et incisive des deux compères fait mouche et crée des situations improbables et hilarantes. Si les blagues en dessous de la ceinture et la gaieté infantile rendent l’ensemble plus divertissant que réellement acerbe, quelques passages satiriques bien vus sur l’univers vidéoludique (notamment la caricature d’une équipe de développement en dinosaures) ne gâchent rien. Une fois le joueur appâté, il s’empressera de suivre nos aventuriers dans le second épisode, Time gentlemen, please ! qui, pour une bouchée de pain, l’emmènera à Londres dans les années 40 afin de vaincre Hitler et son armée de dinosaures nazis. Voyage temporel qui nous entraîne aux racines du genre, avec une parodie du jeu d’aventure textuel et quelques énigmes franchement retorses. Plus qu’il n’en fallait pour venir aux nouvelles de Dan Marshall, un geek du plus pur mauvais goût, auteur de jeux joyeusement vulgaires et régressifs.

Chronic’art : J’ai lu que vous travailliez à la télévision, et que vous vous êtes mis à développer des jeux sur votre temps libre. Tout le monde sait que toutes les belles filles travaillent à la TV. Qu’est ce qui vous a pris ?!

Dan Marshall : Non, vous vous trompez : en fait, les belles filles adorent les gars qui passent 22 heures par jour devant leur écran. C’est bien connu !

Ben there, Dan that ! et Time gentlemen, please ! ont été développés avec un budget limité. C’était frustrant ? Qu’auriez-vous fait différemment avec plus d’argent ?

A vrai dire, ce n’est pas si mal de travailler avec des moyens réduits. Ca pousse à plus de créativité, ce qui donne souvent de meilleures idées. Cela dit, je ne serais pas contre un million de dollars pour faire un jeu qui claque un peu plus. Je commencerais par engager un véritable artiste : j’ai l’impression que malgré les bons scores dans la presse, la plupart des gens qui essayent Time gentlemen, please ! risquent d’être repoussés par la maladresse des animations, et c’est vraiment dommage !

Vous vous moquez des jeux contemporains et de leurs clichés à base de space-marines. Continuez-vous à suivre l’actualité pour autant ?

Oui, je joue beaucoup. C’est vrai qu’on se lasse des longs corridors grisâtres ou de tirer dans le tas, mais j’ai tout de même tendance à aimer ça. Tout bien considéré, le jeu qui m’a donné le plus de joie ces douze derniers mois est sans doute Left4Dead. C’est joyeux, futé, marrant, plein de rebondissements, et, oui, c’est un long couloir dans lequel on ne fait que tirer.

Vos jeux ont des accents culturels très british. C’est plutôt rafraîchissant comparé à beaucoup des productions actuelles standardisées et comme dépourvues de caractère national (quand elles ne sont pas ouvertement américanisées). Est-ce quelque chose qui vous tient à coeur ?

Non, ce n’est pas une préoccupation majeure. Si j’aime donner un côté britannique à mes jeux, c’est parce que je pense que c’est amusant. Nous sommes un drôle de peuple – évidemment, je généralise -, une nation un peu renfermée et insulaire, mais en même temps ça a quelque chose de touchant, de sympathique. C’est le genre de défauts et de travers folkloriques qui rendent la vie plus intéressante.

N’est-ce pas un peu nostalgique de développer un jeu d’aventure aujourd’hui ? Tout le monde a lu l’acte de décès sur Old Man Murray (un article stipulant la mort du genre, à lire ici). Au fond, son auteur, Erik Wolpaw (devenu depuis scénariste de Portal), avait raison, non ?

C’est fort possible. Espérons que Time gentlemen, please ! soit le dernier clou du cercueil ! En vérité, je ne sais pas. Time gentlemen, please ! marche pas mal, mais ce n’est pas comme s’il se vendait comme des petits pains. Il y a une demande, mais qui vient d’un groupe de joueurs assez particulier. Si vous cherchez bien, il y a encore une scène plutôt active pour le jeu d’aventure, mais j’admets volontiers que, de nos jours, les point-and-clicks tiennent plus du culte obscur que d’autre chose.

Depuis quelques temps, on assiste pourtant à une renaissance du genre. Que pensez-vous de vos concurrents ?

Concurrents ? Ce n’est pas le bon terme… Ca ne se passe pas exactement comme ça avec les jeux d’aventure. Il y a si peu de jeux corrects qui sortent, qu’au final il y a de la place pour tout le monde – ce n’est pas comme si je sortais un FPS militaire et que je me rendais compte que Modern warfare 2 arrivait la même semaine. Le retour des jeux d’aventure cet été (avec la réédition du catalogue LucasArts et les diverses incarnations de Guybrush Threepwood) a été une très bonne chose pour moi -, il n’y a pas de « concurrence », tous ces jeux participent d’un même effort. On fait partie de la même équipe.

Les classiques des années 90 étaient des jeux à gros budget, et les jeux d’aventure ont toujours eu l’ambition de raconter des histoires. Maintenant que les budgets sont partis ailleurs, certains genres atteignent-ils la même qualité narrative ?

Ca ne fait aucun doute, et en fait je pense que beaucoup de jeux contemporains racontent de bonnes histoires : que ce soit le pulp façon Uncharted, ou bien quelque chose de plus sombre à la Batman Arkham asylum, il y a plein de super histoires, la différence c’est que leur narration passe moins par l’usage des mots. Mais les mondes qui sont créés aujourd’hui sont largement plus vivants et détaillés, et on s’imbibe de leur atmosphère sans même s’en rendre compte.

Que pensez-vous du prix des jeux indépendants ?

Pour être tout à fait franc, j’ai l’impression que la plupart des jeux indés sont trop chers. Mais il peut être intéressant de commencer à un tarif assez élevé et de baisser le prix progressivement – je pense que Time gentlemen, please ! est si peu cher qu’on peut l’acheter sur un coup de tête, mais je ne peux plus vraiment me permettre de baisser le prix. D’un autre côté, sortir Ben there, Dan that ! gratuitement était une bonne idée : ça constitue une sorte de longue démo qui montre notre savoir-faire. Si les gens téléchargent ce premier épisode et l’apprécient, il y a pas mal de chances qu’ils achètent Time gentlemen, please !.

Parlons un peu de l’avenir… Que va-t-il arriver à Dan & Ben ?

On a décidé de créer des épisodes plus courts et plus percutants, et on vient juste d’annoncer la sortie du prochain Dan & Ben : Revenge of the balloon-headed mexican. J’espère que ce sera drôle, le concept s’affine à chaque fois.

« J’ai parlé à des singes plus polis que toi »… ?

« Pour être marin, il faut savoir se mouiller » (clins d’oeil à une séquence culte de Monkey island)

Propos recueillis par

Ben there, Dan that ! à télécharger gratuitement le site de Zombie Cow.
Time gentlemen, please ! (3,99 euros) à télécharger sur Steam ou sur le site de Zombie Cow.

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