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Count Indigo reçoit au « Easy-listening bar » de la place Bastille. De visu, impressionnant et ambigu personnage : une apparence athlétique et carnassière quoique élégante dévoile une intériorité courtoise et sophistiquée. Tandis que son enfant dort dans un berceau juste à côté, se déploie doucement une grande intelligence. Interview post-session photo à l’occasion de la sortie d’Homme fatale.

Chronic’art : Tu aimes être photographié ?

Count Indigo : Ca dépend. Une récente session photo m’a presque mis au bord des larmes. Certains photographes sont particulièrement désagréables. Et être pris en photo entraîne une certaine conscience de soi, une sensation de soi et du contexte dans lequel on se trouve, qui peut être éprouvante. Il y a quelques minutes, je ne pensais pas vraiment me trouver dans cette situation… être sous un projecteur, pris en photo… C’est souvent dérangeant.

En même temps tu es un peu un « personnage », l’image que tu donnes à voir est importante, j’imagine ?

Oui, mais Count Indigo, l' »homme fatale », c’est moi. J’ai toujours eu ces longues moustaches, c’est moi. J’aime être comme ça, je trouve ça amusant, même si les gens trouvent ça étrange. Je ne joue pas vraiment un rôle. Mais simplement je m’intéresse et je me joue généralement des stéréotypes. Le stéréotype en présence ici est le suivant : depuis la fin du XVIIIe, un homme avec ce genre de moustaches en Europe est soit un aristocrate, soit un militaire, en tout cas la figure ancienne d’un homme blanc de tendance plutôt agressive… Ce que je ne suis pas (rires). J’aime représenter physiquement ce genre de rencontres entre époques ou personnalités…

Est-ce que tu te considères comme un anachronisme ?

Oui, un peu, par rapport à la compréhension habituelle des immigrés européens de deuxième génération. Je ne serai jamais une figure de la rue (rires). Je suis plutôt une figure des « boulevards » (rires). Mon parcours est assez inhabituel, même si en termes musicaux mes influences sont pop et particulièrement liées à la communauté culturellement dominée afro-américaine, qui est la source de la musique actuelle, en terme de visibilité et de puissance commerciale. Le coeur et l’esprit de la pop. Mais je trouve toujours particulièrement ridicule la promotion d’une culture de la rue. Même si je suis allé enfant dans une école publique anglaise et que mes parents travaillaient dans les mines, même si je sais ce que c’est que la classe moyenne…
Est-ce que les contradictions de ton personnage trouvent ici leur origine ?

Je suis une personne évidemment ambiguë, qui essaie toujours de faire se rejoindre les deux aspects d’un rapport. Cela vient de ma manière de comprendre les choses, qui ne me semblent pas figées, mais très relatives finalement. Le monde est un endroit très contradictoire, où les choses ne sont pas également vraies, mais peuvent être vraies toutes en même temps : la musique et la manière de se présenter, par exemple.

Tu pourrais être une sorte d’icône queer ?

Si tu veux dire « gay », je ne crois pas. Par contre, j’ai longtemps été associé à un genre musical très « middle of the road » : le easy-listening, qui est une musique « queer » en un sens. Le « milieu de la route » est sans doute l’endroit le plus dangereux où être, si on suit la réflexion mainstream… Mais je crois que la question est moins complexe que ça : je peux faire une chanson pop qui parlera d’une rencontre entre un garçon et une fille, ou un garçon et un garçon, ou une fille et une fille, peu importe, et parler de manipulations génétiques (rires)… Je ne vois pas pourquoi la pop ne pourrait pas être profonde, et éclairante, lumineuse. Je crois que mes chansons en disent plus que leur apparence. Elles en disent plus pas seulement sur moi, mais aussi sur le monde et la vie en général.

Je me souviens effectivement t’avoir vu faire le maître de cérémonie à Londres dans le club Madame Jojo dans les années 90, pour des soirées easy-listening…

Je n’aime pas l’insularité culturelle de l’Angleterre, mais musicalement, j’aime bien ce pays. Je voulais faire des soirées un peu différentes de celles ordinairement pratiquées à Londres. Dans les soirées dansantes de l’époque, on ne pouvait pas discuter, ni s’asseoir, ni même écouter simplement de la musique. C’était très unidimensionnel, pas forcément déplaisant une heure ou deux, mais bon… Je voulais faire un autre genre de soirées, où l’idée de multiplicité, et non plus d’unité dominante, aurait été privilégiée : des musiques différentes, acoustiques ou électroniques, des gens variés qui pourraient discuter. Il y avait un côté ridiculement « bourgeois » dans le easy-listening, qui m’amusait aussi, et qui donnait l’occasion aux gens de socialiser, de discuter de manière un peu inédite, plus courtoise. Quelque chose d’assez différent des pubs anglais, ou les clients ne sont pas vraiment respectés…

C’est une sorte d’éthique pour toi ?

Oui, j’aime bien que les gens soient « civils » les uns avec les autres : s’inviter à danser, apporter un verre… Mais autant chez Madame Jojo, qui était une sorte de « demi-monde » décadent, que dans ma musique d’aujourd’hui, qui s’adresserait plus aux quartiers middle-class de Londres, mon éthique est la même : le respect des autres, et de soi-même. Etre généreux…

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Homme fatale