PARTAGER

TDLA a souhaité rencontrer ce comédien dont la force et l’originalité du jeu sont étonnantes. (Il est actuellement en tournée dans Les petites heures, de Durif, mise en scène par A. Françon, voir numéro précédent). Il est direct, franc, ne mâche pas ses mots. Il aime rire, il est enjoué. Il est dans la vie, dans l’énergie, car comme il le dit lui-même, il travaille beaucoup. Clovis Cornillac pose un regard lucide sur le monde, mais pas cynique.Et c’est tant mieux…

TDLA : Comment êtes-vous venu au théâtre ?

Clovis Cornillac: Par le cinéma. En 1984, je jouais dans Hors-la-loi. Mais je n’avais pas envie de faire du théâtre. J’ai été choisi par Peter Brook pour son Mahabharata, spectacle pour lequel les répétitions ont duré plus d’un an. Ce fut une révélation. Puis j’ai travaillé avec Alain Françon sur Une lune pour les déshérités d’O’ Neil, avec Stéphanie Loïc, et Langhoff. Ensuite avec Alain Françon nous avons monté La dame de chez Maxim’s de Feydeau, Britannicus, puis Les pièces de guerre de Bond, La mouette de Tchekhov, Edouard II de Marlowe, et aujourd’hui Les petites heures de Durif.

J’ai toujours baigné dans le théâtre, ma mère est comédienne, mon père est metteur en scène, auteur. J’ai donc repris la boulangerie…Ce que je voulais, c’était faire du cinéma pour satisfaire mon ego. Le théâtre, c’est autre chose : il emplit mon besoin de travailler.

Pourquoi Les petites heures ?

C’est la conjonction de plusieurs facteurs. J’aime bien les textes de Durif, travailler avec Alain Françon, et puis le personnage que j’interprète est intriguant. Cette idée de folie m’intéresse. Je crois que ce qui nous sépare de l’incohérence est minime.

Qu’aimez-vous dans votre travail avec Françon ?

C’est un metteur en scène qui n’est pas directif sur la forme. Il laisse beaucoup de place aux acteurs. Il nous laisse la possibilité d’être intelligents. Il nous demande une vraie compréhension interne des textes. En même temps, on s’amuse. Il exprime ce qu’il faudrait atteindre, mais c’est à l’acteur de prendre cela en charge. C’est fragile et intéressant.

Quels ont été les moments clés de votre expérience théâtrale ?

Mon travail avec Peter Brook a vraiment été le premier moment clé. Le second choc, je crois que c’est le rôle de Britannicus. C’est un rôle que je n’aimais pas. J’ai beaucoup souffert pour ce rôle. Je n’étais pas content de ce que je faisais. Je pensais que ce n’était pas juste. On pensait que Britannicus pouvait effectivement mettre le pouvoir en péril, mais le texte n’est pas allé jusque là.

Mais c’est important de se tromper, car on avance. Ce rôle m’a ouvert de nouvelles portes. Les pièces de guerre, c’était une expérience très riche, avec E. Bond, avec A. Françon et avec Carlo Brandt. Là j’ai pu satisfaire mon égo autant qu’au cinéma. C’était de l’ordre d’une jouissance jubilatoire.

Quels sont vos projets ?

Nous partons en tournée pour trois mois avec Les petites heures. Puis je tourne Carnaval. C’est un premier film réalisé par Thomas Vincent.

Que pensez-vous de votre métier d’acteur ?

Je pense que le comédien est la dernière roue du carrosse. Le travail de comédien c’est un sport d’équipe. On trouve chez le comédien le plaisir, et un ego surdimensionné. Je trouve qu’il faut de la pudeur. Trop de comédiens se plaignent. Je trouve vulgaire l’attitude de certains : ils disent qu’ils font ce qu’il y a de plus dur, de plus fatiguant, de plus fragilisant. Mais c’est pareil pour les autres qui ne sont pas comédiens ! Je crois qu’il faut être plus humble, et plus simple.

Que vous reste-t-il de vos rôles ?

Je crois qu’il y a une mémoire sensitive des choses vécues. Il reste des traces, des empreintes. On s’est investi, on a jubilé. C’est normal qu’il reste quelque chose, si le travail a été fait honnêtement. Il faut se mouiller. Ce qu’il me reste aussi, c’est une relation au monde qui change. Quand on dit certains textes, on expérimente le beau.

Quel rapport avez-vous au public ?

Je suis heureux de jouer pour le public. S’il est bouleversé par un acteur, c’est très bien, mais c’est le boulot de l’acteur. Je n’ai pas de rapport particulier au public. Je suis content qu’il soit là. Je ne suis pas là pour le séduire. Par contre, j’aime la responsabilité du comédien face à lui.

De quoi rêvez-vous ?

Mes fantasmes ? C’est de sculpter, et d’écrire. C’est d’être un artiste au sens noble. Pour moi, jouer est une nécessité. C’est tellement nécessaire que c’est petit. C’est l’endroit où je ne me remets pas en question, même si parfois je me plante. C’est là que je suis à ma place. C’est une évidence de jouer car je ne peux rien faire d’autre. C’est donc difficile à anoblir, même si c’est du travail.

J’ai le sentiment qu’être acteur, ce n’est pas un choix. L’artiste, il fait des choix réels. Au théâtre, il n’y a aucune gratuité ; on se sert des mots des autres, on se sert de l’espace, on a besoin des autres comédiens. On dépend de l’autre, que ce soit d’un partenaire ou d’un texte. Devant une page blanche, on doit s’auto-suffire. C’est de la création pure. Je n’ai pas de talent pour écrire ou pour sculpter.

Pourquoi la sculpture plus que la peinture ?

Je dessine très mal. La sculpture, c’est un travail sur la matière. J’aime ce contact, le travail des mains, du corps, de l’espace. J’aime ce côté physique quand je bouge sur un plateau, quand je danse. J’ai envie d’être confronté avec la matière, les forces, comme la glaise, la pierre.

Si je peignais, je peindrais des tableaux gigantesques… Le peintre est seul dans son atelier. Si un tableau est nécessaire pour une personne, il a de fait de la valeur.

C’est quoi le talent ?

C’est un don travaillé. Le don pour le don, ce n’est pas intéressant.

Quels sont vos goûts ?

En musique, j’aime le jazz, Sony Rollings par exemple, le free jazz, Steve Collman. En classique, j’aime l’opéra. J’adore aussi les variétés, parce que ce sont mes repères d’enfance, la radio. J’aime le rap, le garage en techno. En littérature, je lis des polars comme Ellroy. Je trouve que les policiers reflètent la manière de penser d’aujourd’hui. Un de mes choc littéraire, ce fut Céline. La confrontation, le décalage de l’homme et de l’oeuvre. Ainsi de très bons artistes peuvent être des ordures. Il faut savoir dissocier. Alors comment se situer face à cela ? C’est difficile. Le manuscrit trouvé à Saragosse, c’est mon livre de chevet.

Concernant le théâtre, c’est plutôt l’écriture théâtrale qui m’intéresse. J’aime Koltès, Genet, Bond. Et aussi Py, Milin, Durringer. J’aime l’idée que ces écrivains de fin de siècle seraient imposants. Bond, ce fut un choc. Je trouve qu’il est d’une justesse implacable. Francon l’a compris parfaitement. Il y a vraiment eu cette harmonie parfaite, cette complémentarité entre l’auteur et le metteur en scène. Bond met des mots justes et des images à des pensées. Il est d’une grande force. Il met des personnages dans des situations paradoxales.

Allez-vous au théâtre ?

Je m’ennuie au théâtre. Je suis jaloux du public. De sa générosité. Le public se laisse surprendre. Comme public, je ne suis pas à ma place, je vois tout.

Qu’est-ce qui compte pour vous ?

Je veux bien raconter des conneries aux autres, mais pas à moi. Je crois que c’est important de regarder autour de soi, de voir comment les autres vivent. J’aime l’honnêteté. Récemment, l’attitude de Portishead m’a plu. Ils n’ont rien sorti pendant trois ans par souci d’intégrité et d’indépendance.

L’utilité. Quand je joue, je peux avoir le sentiment d’être utile. C’est une prise de position, un engagement.

Mais je ne peux pas vivre que du travail d’acteur. J’ai aussi besoin de m’amuser. Mais sans engagement on se perd. J’ai besoin de cet équilibre. Je ne renie pas ce que j’ai fait. Même dans les rôles de salopard, je gagne quelque chose, une part d’humanité…

Qu’est-ce qui vous inquiète ?

Le seul endroit où il y a la fraternité c’est l’armée. On y rencontre des gens et il n’y pas d’argent…On vit dans un monde étonnant, non ? Je pense que le problème de la responsabilité n’est pas géré. On en est toujours au même point. Il est temps de créer la justice.

Je sais que le monde va mal. Il faut avancer. Je ne suis pas révolutionnaire. Mais je crois qu’il faut une révolution des consciences. C’est facile de mettre des démons sur ce qui nous entoure. On ne regarde pas à l’intérieur de soi. La compagnie des hommes est dans ce sens un texte emblématique, car il traite à la fois du politique, du social, et du poétique. Bond nous montre où on est. On ne peut pas aimer et s’apitoyer sur de la pourriture.

Il nomme le désespoir. Le système qui est le nôtre est construit sur des bases qui ne sont pas saines. Ces bases sont le mensonge, nos problèmes de consciences ; l’Algérie en est un bel exemple. On est sur la fausse route. Il est temps de réagir. Les problèmes qu’il pose sont justes. Il va droit au but. C’est une question. On ne se pose pas les bonnes questions. On a une bonne conscience collective que l’on soulage en donnant de l’argent. Quand est-ce que l’on fera le procès de notre époque ?

Qu’est-ce qui vous fait peur ?

La douleur physique. Dans mon adolescence, j’ai pratiqué les arts martiaux. Là, c’est différent car c’est une douleur calculée. La violence à l’état de rue me fait peur aussi. C’est désespéré. Je trouve cela dur.

Je n’ai pas peur de la mort. C’est absurde de vivre sans accepter la mort. La mort, c’est un aboutissement. C’est la liberté. C’est logique. Mais c’est tragique pour ceux qui restent.

La douleur, on peut l’éviter. On a des velléités de vie. On s’accroche à la vie, on a des instincts de survie. On accepte tout. C’est fou comme ces instincts de vie peuvent parfois tuer… Le mensonge étatique m’effraie. Ce mensonge, qui nous fait croire que la démocratie est bonne telle qu’elle est, que le système économique l’est aussi. C’est affolant. C’est un énorme mensonge. A aucun moment, ils se disent être des monstres.

Il ne faut pas idéaliser notre monde, avoir une bonne conscience. C’est bête. Il faut regarder en face. Il finira bien par y avoir une révolution des consciences ! C’est dans les choses qui ne sont pas dites que l’on trouve le sens. C’est dans les manques. On ne nous donne pas assez confiance en nous. On n’a pas le droit à l’erreur. Si c’était le cas, on mettrait le pouvoir en péril…

Suis-je utopiste de dire cela ? Je crois que c’est le gouvernement, qui est utopiste. Nous vivons dans un royaume. Un jour cela s’arrêtera. Ce système est voué à l’échec. Car il est basé sur les frustrations. Le problème, c’est que ceux qui sont en bas, ont encore envie d’être en haut. On est tous dans ce système. Le jour, où l’on se rendra compte qu’on nous prend pour des cons…

Il faut qu’il y ait des chefs, mais même eux n’ont plus le pouvoir. Il est entre les mains de types comme Bill Gates. C’est lui qui dirige le monde. La Bosnie ? On est lâche, on est des assassins. C’est de l’injustice. Que faire ? Les textes de Bond me permettent de prendre un engagement. Le théâtre peut être cet espace de réflexion.

Propos recueillis par