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Qu’est-ce qu’un corps ? Une enveloppe qui vaut pour son irréductible étrangeté, un bloc sensuel dont nul regard ne peut percer le mystère. Toute l’oeuvre de Claire Denis relève de cette proposition et tend logiquement vers un travail de contemplation figurative.

Dès Chocolat (1988), son premier long métrage, le récit se cristallise sur l’opacité du héros, Protée (Isaach de Bankolé), boy noir au service d’une famille de blancs et dont le corps est autant réifié que désiré. Film en grande partie autobiographique, Chocolat raconte comment une petite fille, dans l’Afrique des années 50, élève un personnage énigmatique au rang de mythe, tandis que des tensions racistes et sexuelles semblent se créer autour de ce dernier. Un groupe d’hôtes aux mentalités souvent étroites, une mère qui masque son attirance pour son serviteur par un mépris souverain, et, enfin, une gamine qui se contente d’observer, d’écouter, et dont les souvenirs d’enfance, plus tard, seront forcément d’ordre fantasmatique : le cinéma de Claire Denis n’est pas encore tout à fait affirmé (réalisation assez sommaire, personnages secondaires fades) mais ses thématiques fétiches sont déjà là. Fascination du corps étranger -au sens large du terme-, pulsions contradictoires, paysages vastes et inquiétants (surtout de nuit). Aux contrées africaines succède le cauchemar de la banlieue parisienne, en l’occurrence Rungis et ses entrepôts, sa tristesse et ses petites frappes. A l’instar de Cockfighter, chef-d’oeuvre méconnu de Monte Hellman, S’en fout la mort (1990) s’intéresse aux combats de coqs, organisés dans la clandestinité totale par un réseau malsain et dangereux. Dah (Isaach de Bankolé) et Jocelyn (Alex Descas) se trouvent plongés dans cet univers qui les laissera plus seuls que jamais. Au-delà d’une histoire linéaire aux allures de polar, Claire Denis filme admirablement deux êtres en proie à la désespérance urbaine, perdus dans un cercle vicieux qui menace leur vie comme leur morale.

La sphère du crime

Mais c’est avec J’ai pas sommeil (1993) que le talent de l’auteur va pleinement se révéler. Inspiré de l’affaire Thierry Paulin (tueur de vieilles dames métis et homosexuel), le film est une sorte de fiction éclatée dont les figures sont toutes connectées à l’assassin, rebaptisé Camille (Richard Courcet). Loin de privilégier une vision démystificatrice et réaliste du fait divers (à la manière un peu facile de Cédric Kahn et de son Roberto Succo), Denis cumule les strates narratives dans le but de rendre son protagoniste encore plus lointain et insaisissable, enrichi et en même temps annulé par chaque récit parallèle à sa propre histoire. Avec comme point névralgique une séquence troublante où Camille, travesti en femme dans un bar gay, danse de façon lascive sur une chanson mélancolique et sous les yeux d’une clientèle littéralement absorbée par ce corps distant et prégnant à la fois. C’est à partir de lui que le désir circule et irrigue les personnages secondaires, auxiliaires du drame qui, pourtant, n’éclaircissent en rien les meurtres de Camille. A la différence de Kahn, Claire Denis choisit de tout montrer, sans complaisance mais en préservant le mystère que l’affaire a pu susciter dans l’imaginaire collectif.
Libido onirique

Dans ses deux films suivants, la cinéaste se penche sur l’adolescence, ses prémices sentimentaux (US go home, 1994) et sa sensualité naissante (Nénette et Boni, 1996). Si le premier -réalisé pour Arte dans le cadre de la série « Tous les garçons et les filles de leur âge »- vaut surtout pour la danse frénétique et solitaire d’un Grégoire Colin enfermé dans sa chambre, le second subjugue de bout en bout. Reprenant trois des acteurs de US go home (Grégoire Colin, Alice Houri et Vincent Gallo), Denis créée une bulle amoureuse où le fantasme et la réalité se confondent sous le soleil marseillais. De Boni, pizzaïolo qui rêve de se taper la boulangère (Valeria Bruni-Tedeschi), à sa petite soeur, Nénette, échappée de sa pension et portant avec elle un douloureux secret, la caméra frôle les corps, caresse la peau et accompagne les chimères. « Film-cerveau » où la subjectivité rêveuse et sexuelle des protagonistes constitue le véritable fil conducteur, Nénette et Boni n’a d’autre idéal que de combler les désirs (de ses héros, de son auteur, du spectateur) en leur donnant la plus belle des formes possibles, bien aidé en cela par l’envoûtante partition des Tindersticks.

Sous la peau

Nouvelle commande d’Arte, Beau travail (1999) est avant tout un hymne au corps masculin. En partant d’un postulat minimal (l’attirance d’un commandant et d’un adjudant de la Légion étrangère pour un de leurs jeunes soldats), Claire Denis magnifie le geste guerrier via une suite d’entraînements physiques chorégraphiés par Bernardo Montet. Distillée au coeur même des mouvements virils, la pulsion initiale ne peut voir le jour qu’à travers le simulacre, et finira par éclater, une fois de plus, grâce à une danse finale et exutoire (impressionnant Denis Lavant). Avec Trouble every day, la cinéaste s’ingénie à malmener ce travail du corps, cette beauté au travail, et franchit un palier dans son exploration charnelle. Le désir, ici, se heurte à une violence animale, un virus qui condamne les protagonistes du film (Béatrice Dalle / Vincent Gallo) aux passions anthropophages. La tentation purement plastique, voire onaniste, des oeuvres précédentes bascule vers la blessure, le coït mortel, le déploiement organique. Le corps autrefois sublimé est désormais voué au déchirement, à la déflagration gore, dans une tentative désespérée d’atteindre la jouissance absolue. Après cet épisode carnassier, le cinéma de Claire Denis semble ouvert à tous les champs et aux plus folles ambitions. De la magnificence au chaos, de la figuration lumineuse aux ténèbres de la consomption.

Lire notre critique de Trouble every day
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