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Un souvenir en appelant un autre, la question de la mémoire -et, par elle, de la présence- vient enfin au Net, lui conférant le bout de conscience qu’on lui cherchait encore il y a peu de temps. L’art digital (et l’espace simulé), cherchant sa crédibilité dans sa forme la plus spectaculaire (la 3D et l’image de synthèse, l’excès de réalisme), il la trouve finalement et définitivement partout ailleurs.

Ainsi quelques-uns, artistes pour certains, activistes pour la plupart, ont senti avant les autres, avant les utilisateurs que nous sommes, que le réel potentiel d’Internet ne résidait pas dans son contenu multimédia (surdéploiement de l’image et du son) mais justement dans ce qui n’apparaissait pas à l’écran et qu’il convenait de mettre au jour : l’idée et sa conscience. D’un non-lieu où l’excès d’icônes et le plein d’images venaient brouiller l’envie d’y être émerge l’idée (plus qu’un mouvement), assez plaisante, que l’art digital, et à travers lui l’art contemporain, a trouvé -comme la peinture et le cinéma précédemment- ce qui peut le rendre indispensable à nos yeux : un lieu où finir sa gestation et venir finalement au monde. Il semble que les artistes aient retrouvé leur conscience politique et nous donnent à voir, à lire et à penser, ce qu’il nous manquait pour que l’on se sente concerné : le sentiment, encore diffus, d’une présence réelle. Resteraient à déterminer d’où vient cette impulsion et quels sont les neurones qui la véhiculent.

La construction de cette mémoire collective, qui n’est pas encore une conscience et qui n’est pas forcément appelée à l’être, prend forme différemment selon que l’on veut en être dépositaire ou partie prenante. Hors design, randomaccessmemory se propose de constituer le stock de ce qui pourrait être l’archive locale d’une communauté mondiale (vos souvenirs sont déposés et consultables par thèmes, dates ou noms). Parler de mémoire virtuelle d’un ordinateur devient du coup, et de façon troublante, anachronique, et l’horrible terminologie « banque de données » perd son sens : ce qu’il y a à prendre est beaucoup plus tangible et trivial que ça. Des morceaux de vies, réels ou non, peu importe finalement, nous font prendre conscience de nous-mêmes par les autres, parcours classique de celui qui veut témoigner et qui n’existe auprès de son auditoire que par son témoignage.

Une mémoire déposée qui prend forme aussi par des interventions d’artistes, dont certains se retrouvent sur le numéro 9 de la revue d’art contemporain en ligne, Synesthésie qui présente des installations sur le thème de l’inesthétique du web-art le mercredi 29 mars au Web Bar (soirée retransmise sur Libé TV). Cette recherche de l’identité, « à rebours de la technophilie dominante qui consacre actuellement le Web » (A.M. Morice), y est littérale et touchante (perte de mémoire et souvenirs post-traumatiques d’une patiente, Le Voyageur sans bagages, J.F. Chermann) ou symbolique (messages de 100 % pur jus de société de N. Frespech), mais relève toujours d’une finesse d’interprétation et de réalisation même -et surtout, en définitive- si les moyens mis en œuvre tranchent radicalement avec la surenchère graphique actuelle qui « guirlandise » le Net et nuit sans doute à une approche sensuelle, parce que pleine de sens, de l’outil.

Ainsi, paradoxalement (mais pas tant que ça !), le réseau n’aura jamais aussi bien fonctionné, et aussi justement, que quand les règles qui présidaient à son utilisation (liens hypertexte et navigation intuitive) ont été transgressées. Du « fenêtrage » surmultiplié de C. Closky (présent aussi sur Synesthésie) aux délires programmatoires de Jodi, tout semble aller vers une déroute, esthétique et logique, de l’utilisateur, au profit d’une démarche critique. De cette démarche positive, parce qu’allant dans le sens d’un art vivant et en mutation, peuvent alors émerger de réelles créations contemporaines (dans l’esprit et la technique), telles les œuvres mobiles et jubilatoires des artistes du site autrichien Turux (lieu aussi d’un activisme antifasciste), applications Shockwave sensibles et qui donnent la mesure de ce que les techniques informatiques et l’Internet peuvent apporter à l’art, qui, à bout de souffle, cherchait un endroit fertile où effectuer sa mue, et qui semble l’avoir trouvé.

Avec Open_sky (inspiré du livre de Paul Virilio), Fabrice Monier et Jean-Michel Lopez (Euphrate, Paris) proposent un lieu possible pour cette mutation. Ils présentent un « e-space punk » développé sur le browser Active Worlds, sans espace réellement défini. Cette zone d’architecture temporaire (TAZ) développée pour Synesthésie, sur l’opération Côte-Ouest organisée par l’AFAA, sera aussi visible le 29 mars au Web Bar. On ne manquera pas de retrouver sur ce site des échanges, dialogues et oppositions propices à faire fructifier les nouvelles voies des arts contemporains. A propos de ce site, deux visiteurs pourraient ainsi engager ces joyeuses hostilités :

  • Le point de rencontre pour dialoguer évoque un point d’exclamation que l’on aurait tordu en forme d’interrogation pour décourager les certitudes. Une plate-forme, quelques sièges, une déficience de courbes, tout évoque pour le visiteur en mal de discussion l’ascèse et la désolation d’un monde plat et désespérément bleu. Vous êtes un naufragé de l’azur, sur ce radeau perdu, et les cieux vous offrent une multitude de triangles alignés en perspectives mouvantes. Dans ce ciel ouvert, l’approche minimaliste déroule son action dévastatrice et pour échapper à la désertique désolation, votre conscience se met à chercher les structures, celles de l’image, des volumes potentiels, des villes imaginaires. Le songe des cités englouties vous traverse, la ruine vous manque, vous cherchez un futur dans ces horizons indéfinis. Vous en oubliez le dialogue possible mais un visiteur vous salue et l’idée entre en scène : une autre architecture temporaire, celle de la parole. Le naufragé n’est plus solitaire.
  • La TAZ Landscape, Zone d’Architecture Temporaire d’Open_Sky est désignée comme telle parce que créée dans un cadre particulier -celui d’un croisement entre des démarches artistiques différentes mais contemporaines- et vouée à disparaître à l’issue de ces rencontres. Si elle semble tellement dénuée de confort esthétique (vous vous surprendrez à chercher vainement des signes tangibles d’une construction virtuelle), c’est effectivement parce qu’elle est plus un espace de la parole que du geste, et que les symptômes d’une quelconque urbanisation existent par omission et non par démonstration.

Ceci étant, ce lieu de dialogues sans géographie, ce désert construit, est loin de souffrir d’un manque de référents architecturaux. Open_Sky est un lieu où tout est à faire, où les triangles, symboles d’objets en devenir (avatars aussi bien que murs ou luminaires), deviennent eux-mêmes source de sensations spatiales. Ainsi, le territoire en deux dimensions qui vous accueille à votre arrivée, symbolisé par cette plate-forme et ces fauteuils, si désespérément désempli, prend tout son sens dès lors qu’on s’en éloigne et que l’on s’immerge dans la nuée de triangles : vous n’êtes plus un visiteur pénétrant un lieu, vous créez l’espace en vous déplaçant. La question n’est plus tellement de valider -ou non- un espace architectural qui n’en a pas l’air, mais plutôt de juger en quoi nos rapports avec lui s’apparentent à notre façon d’envisager le monde que l’on connaît.

  • Où sont les voluptés dans ce monde architectonique ? Où se lovent la puissance de la chair et l’imprévu de la beauté ? Certes, avec Open_Sky, la froideur linéaire a le mérite de souligner leur manque. Mais ne vaudrait-il pas mieux les révéler que s’en passer ? C’est le privilège de notre époque de désigner une œuvre par ce qu’elle pourrait être sans la faire naître et croître au cœur de l’expérience sensible. Le concept est une carcasse morte lorsqu’on ne lui donne pas la vie par la voie fertile de la contradiction.
  • Prenant sa source dans le jeu vidéo, Open_Sky (« a punk eurostyle painting » selon G.H. Hovagimyan de thing.net) en a perdu les fioritures et devient espace de l’inconfort et du risque. L’austérité du tableau abstrait répond à la richesse de l’enluminure, une idée pour un objet. Dès lors, l’abstraction, le minimalisme, chers à l’expression contemporaine reprennent sens là où on les attendaient le moins.

Le propos d’Euphrate Systems n’est pas de propager par de nouveaux médias un travail architectural mais de donner une alternative, avec ses propres restrictions que sont le concept et sa désolation, à la représentation spatiale de synthèse. La fenêtre de James Turell ouvrait sur un espace probable et lointain. Ici, cet espace est conquis et laisse entrevoir peu d’espoir d’émancipation. Seule reste alors la motivation initiale : la rencontre. Le cœur et la chair n’appartiennent pas au lieu mais sont sa raison d’être.

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