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Christopher Cook ne vit plus aux Etats-Unis depuis des années : il a choisi de promener son bagage entre Europe et Mexique, à la recherche d’une authenticité qu’il ne trouvait plus chez lui. Chez lui, c’est-à-dire au Texas, un Etat qui figure au coeur de ses textes. Deux ans après « Voleurs », un road-movie coup de poing mettant en scène un tandem criminel en vadrouille à travers le pays, voici donc Bethlehem, Texas, portrait d’une ville-frontière et de son ahurissant rapport à Dieu. Au pays de Mel Gibson et de George W. Bush, aucun distributeur n’a voulu diffuser le film qu’on en a tiré. Rencontre avec l’auteur.

Chronic’art : Bethlehem ne correspond pas forcément à la ville texane typique telle qu’on l’imagine. C’est voulu ?

Christopher Cook : En choisissant Bethlehem, j’ai pu définir un endroit plein de possibles : une ville texane, en même temps toute proche de la frontière avec la Louisiane ; quelque chose de particulier, qui crée un monde différent, très différent de ce que les gens imaginent généralement quand ils pensent au Texas. Il s’agit du même genre de région que celles qu’on trouve chez Faulkner ou chez Flannery O’Connor. Ce sont d’ailleurs des écrivains qui m’ont beaucoup inspiré, qui racontent les mêmes endroits, des écrivains du Sud.

Vous avez vécu dans ce contexte particulier, qui semble mêler plusieurs cultures totalement différentes et, en même temps, complémentaires.

J’ai grandi dans la culture Cajun, à laquelle appartenaient beaucoup de mes amis. Ils avaient vraiment ces noms français qu’on trouve là-bas, chez eux. Cette culture cajun est capitale dans la région : c’est la seule chose qui permet d’assurer la permanence dans un espace de très grande diversité culturelle. C’est ce qui fait la particularité de cette vie sur la frontière. [Il dessine une carte à la main, Texas, Louisiane, Golfe du Mexique]. Bethlehem n’est pas sur la côte, mais un peu plus au Nord. Il y a beaucoup de rivières, c’est très vert, il y a des forêts partout. Plus au Sud, avant le Golfe, c’est la région des marais, celle où j’ai grandi, avec tous les gros foyers cajuns. Ils vivent sur cette frontière, des deux côtés, un peu au Texas et majoritairement, bien sûr, en Louisiane. C’est en grandissant que j’ai vraiment compris toute la richesse de ce mélange de cultures : américaine, cajun, afro, indienne… On la ressent partout, jusque dans la nourriture, entre les gombos, le maïs et le poulet frites, mais aussi dans la musique, avec le blues, le jazz, le rock et la country. Je pense que c’est une vraie terre de contrastes, si on se donne la peine de s’y intéresser un peu.

Et Bethlehem ?

Bethlehem, c’est la ville type, le modèle. Comme celle de Garcia Marquez dans Cent ans de solitude. C’est aussi la ville dont est originaire toute ma famille, c’est pour cela que je l’ai choisie, bien que n’y ayant pas réellement vécu moi-même. Ma famille est partie pendant la Seconde Guerre mondiale, pour bouger plus au Sud, à cause du développement intensif de l’industrie pétrochimique, de tout ce qui tournait autour du pétrole. Mais c’est toujours là que se trouvent mes racines familiales.
Vous racontez un Texas rural qui s’ennuie et ne trouve d’autre échappatoire pour s’occuper que la religion. Quels ont été vos liens avec ces Eglises quand vous y viviez ?

Toutes les Eglises existent dans cette région : pentecôtiste, baptiste, méthodiste, catholique, témoins de Jéhovah, Eglise du Tabernacle de Dieu… Ce n’est pas comme en France, ou dans beaucoup d’endroits en Europe, où les gens sont soit catholiques, soit protestants, mais sans que s’impose un fractionnement grandissant du religieux. Alors que là-bas, il n’y a généralement que les cajuns qui sont catholiques. Moi, j’ai grandi dans une de ces Eglises, disons, « différente ». Quelque chose de très charismatique, avec des chants, des danses, de grands discours. Une toute petite église, une centaine de personnes dirigée par une femme ministre du culte. Tout pour créer à la fois un élément ultra-charismatique et un autre, ultra-fondamentaliste, dogmatique au possible. En religion comme en politique, il faut que le fondamentalisme prenne une forme absolutiste, un établissement arbitraire de dogmes, parfaitement intransigeants.

Comment avez quitté cette Eglise ?

J’ai réussi à sortir de ça quand j’étais adolescent, vers 16 ans. Ca n’a pas été évident, mais je l’ai fait, malgré la famille et les pressions en tous genres : mes parents et mes grands-parents appartenaient à cette organisation religieuse et y plaçaient toutes leurs convictions. C’est une partie de ce que je cherche à explorer dans les nouvelles de Bethlehem, Texas : voir ce que peut être la pression de la religion sur les gens, dans les petites villes. Dans chaque texte, je me penche sur les rouages de ce qui meut une petite communauté. Les gens sont obligés de vivre ensemble. Ils ne peuvent pas s’ignorer comme dans les grandes villes. Ici à Paris, ou à New York, quand les gens ne se connaissent pas, ça n’a aucune importance : si quelqu’un vient et vous dit : « Viens avec moi mon frère ! Prie et tu sauveras ton âme ! Suis moi, sinon tu seras maudit, tu brûleras en enfer, damné pour l’éternité ! », il suffit de lui répondre : « Vas t’en », lui dire de passer sa route, et tout est terminé, on ne le revoit jamais. On oublie, ce n’est qu’une anecdote. Mais dans une petite ville où tout le monde se connaît, pas besoin d’aller prêcher en pleine rue. Les regards suffisent. Vous devez affronter les autres, parfois négocier pour éviter le conflit. Pour pouvoir entrer sereinement chez le boulanger, le boucher, n’importe où. Pour ces gens, il n’y a pas d’existence sans religion. C’est leur moyen d’appréhender le monde, le meilleur à leurs yeux. La religion est au coeur de toutes les existences : une vie ordinaire exige une omniprésence du religieux.

Vous faites du religieux une source d’inspiration privilégiée : c’était déjà l’un des thèmes de votre précédent roman.

Mon premier livre n’est pas exactement construit sous cette forme. Il s’agissait plus d’un polar noir, d’un road movie, avec une construction à la Pulp fiction, mais c’est vrai qu’on y retrouvait la même chose.
J’ai simplement changé la perspective, en gardant la même question centrale. On peut dire qu’il n’y a que la voie d’exploration qui évolue : avec les nouvelles, j’ai choisi de privilégier un développement plus intérieur, de creuser plus profondément l’âme des personnages.

Pourquoi ne pas avoir commencé à écrire plus tôt ?

J’ai commencé à écrire avant, en fait, mais j’avais l’impression de n’avoir jamais assez de temps. Je savais que je voulais écrire : je suis devenu journaliste. Parce que ça m’intéressait, mais aussi parce que c’est un métier qui pousse en permanence à l’écriture. J’ai fait ça plusieurs années, en travaillant « pour moi » quand j’avais le temps. Puis ma vie a pris le dessus : je me suis marié, j’ai eu une fille, j’ai divorcé et, pendant neuf ans, père célibataire, je n’ai plus eu de temps à moi. Il m’a fallu attendre pour pouvoir me poser, me relire, travailler et décider que, peut-être, ce que j’avais fait valait la peine d’être publié. Je ne voulais pas sortir un livre juste pour publier. Il y a déjà bien assez de mauvais bouquins pour ne pas en rajouter. C’est pour ça que j’ai gardé Voleurs de côté pendant des années, jusqu’à ce que je pense que ça puisse être un livre réellement intéressant, qui apporterait quelque chose en plus à un lecteur.

Vous avez quitté les Etats-Unis depuis des années. Pourquoi ce choix de vivre à l’étranger ?

La culture américaine est devenue un immense bazar, une place de marché ouverte à tous vents. Idéologiquement, on ne croit plus qu’au libre marché et au capitalisme. Tout a un prix, tout est à vendre ; même la politique est une part de ce marché. Tout acquiert une dimension commerciale et la culture est une partie de l’équation. C’est pour ça que je ne retournerais pas là-bas. L’être humain, en tous cas je veux le croire, est bien plus qu’une simple chose économique. Bien plus qu’un travailleur, une unité du système, un rouage de la machine. Je pense que cette voie, qu’on suit aujourd’hui, est dangereuse pour tout le monde : l’économie est devenue un vecteur de fondamentalisme idéologique. Bien sûr, je prends l’exemple des Etats-Unis, mais ce n’est pas pour ça que le reste du monde est parfait : malheureusement, on retrouve partout les mêmes logiques en marche. Mais quand je suis ailleurs, je suis un étranger. Je peux donc ignorer, volontairement ou non, beaucoup de choses, beaucoup plus que chez moi. Et puis en tant qu’écrivain, j’ai besoin de me trouver confronté à de nouveaux horizons. C’est le meilleur moyen de trouver à m’enrichir.

Ce départ n’est donc pas directement lié au Texas ?

Pas vraiment. Le Texas n’est sans doute pas le pire endroit de l’Amérique. Bien sûr, quelqu’un comme George W. Bush, qui proclame partout qu’il vient du Texas, n’arrange pas l’image de l’Etat. Heureusement, tout le monde n’est pas pareil. Même à Bethlehem, on peut trouver des gens qui valent la peine d’être connus !
C’est valable partout. On choisit juste un moyen de représenter un univers et ce moyen n’est pas forcément ce qu’on aime, mais ce qu’on aimerait voir disparaître. Malgré ça, l’Etat du Texas est très divers : c’est plus grand que la France, il y a des populations d’une infinie variété… Le Sud est mexicain, on y parle espagnol en permanence ; il y a la région des marais, dont je parlais, celle de la frontière ; un Texas urbain, avec des villes comme Houston, qui accueillent des gens de partout : il y a énormément, d’Asiatiques, de Vietnamiens… Le Texas est bien plus compliqué que ce qu’on pense. Mais c’est vrai qu’on en exploite souvent les stéréotypes négatifs. Moi-même, d’ailleurs…

Vous déménagez en permanence depuis une dizaine d’années.

J’avais d’abord choisi Paris, en 1993 ou 1994, je ne sais plus, parce que la perception qu’on y avait de la culture m’intriguait, et je voulais savoir si c’était vraiment comme je l’imaginais. J’y ai trouvé un grand respect pour la création artistique, quelque chose de très différent des Etats-Unis. Mes rapports avec les gens du monde du livre, avec les médias, n’avaient rien à voir. Ici, on trouve un vrai regard, un vrai respect par rapport à un travail artistique, sans « valeur ajoutée »… Je suis resté un peu, j’ai travaillé en free-lance, puis très vite j’ai décidé de me consacrer exclusivement à l’écriture. J’avais un peu d’argent, il me restait a trouver un endroit où il dure plus longtemps qu’à Paris. Le seul que je connaissais, c’était le Mexique : dans la montagne, au milieu du désert, une ville entourée de cactus. Trois ans. Puis j’ai publié Voleurs et j’ai voulu revenir en Europe. Quand je vivais à Paris, j’ai été passer quelques jours à Prague et j’en gardais un bon souvenir. Je me suis installé là-bas, tout seul. C’était reposant. Rien avoir avec les Etats-Unis, la rigidité qu’on peut y connaître. Et c’est une ville magnifique ! J’y suis resté jusqu’à ce que le soleil me manque trop. Maintenant, je suis de retour au Mexique, 300 jours de soleil par an. Je peux travailler tranquillement à un nouveau livre et à un scénario qu’on m’a demandé à partir de Voleurs. Avant de repartir, peut-être. Finalement, je passe ma vie en allers et retours.

Un film a déjà été tiré de Bethlehem, Texas ?

Oui, je l’ai vu il n’y a pas longtemps. Il reprend plusieurs nouvelles et les mélange, un peu à la façon d’un film d’Altman par exemple. J’ai trouvé ça pas mal du tout… Il a eu plusieurs récompenses au Festival des Hamptons, à New York. Le problème, maintenant, c’est de trouver un distributeur. Pour l’instant, il n’y en a pas.

Pourquoi ?

A cause du sujet. Hollywood a peur de tout ce qui touche à la religion, quand c’est pour la critiquer en tout cas. Ils préfèrent vous dire : « C’est bon ! Mettez du sexe, de la violence, mais ne touchez pas à la religion, Ok ? ». Du coup c’est un sujet dont on ne peut pratiquement pas parler, dont on refuse de parler. Il y a comme un mot d’ordre systématique : il ne faut rien faire qui aille à l’encontre du religieux. J’en discutais avec mon éditeur français, François Guérif, qui est pas mal impliqué dans tout ce qui touche au cinéma, il voudrait faire venir le film ici, en France, pour un festival. Qui sait ? Peut-être que tout va se terminer ici. Ou que tout va commencer.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Bethlehem, Texas