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A l’occasion de la sortie du troisième album de Calexico, Hot rail, rencontre avec l’une des deux têtes pensantes du groupe, John Convertino. De Lambchop à Cormac McCarthy, en passant par Manu Chao et la polka mexicaine, l’homme raconte son univers.


Chronic’art : Hot rail évoque toujours la musique mariachi, tout en affirmant son identité. Comment vois-tu le résultat : rock, mariachi, mélange des deux, country ? Ou simplement du Calexico et merde aux étiquettes ?

John Convertino : (rires) J’aime bien la dernière proposition ! Ceci dit, je pense que l’influence du mariachi, des trompettes espagnoles ne constitue qu’une petite partie de ce qu’on joue effectivement. Parce qu’on essaie aussi d’explorer d’autres formes de musique. On écoute d’ailleurs différents styles, qu’on essaie d’absorber et de réinterpréter à notre manière.

The Black light a été très bien accueilli par la critique et le public. La collaboration avec Jean-Louis Murat (sur son album Mustango) a renforcé la popularité du groupe en France. Comment expliques-tu cet engouement ?

Je pense que cette musique produit une image particulière, largement influencée par le lieu où l’on vit (à Tucson en Arizona, ndlr), près de la frontière mexicaine. La réponse est un peu simpliste, mais je pense que c’est vraiment ce qui se passe. Par exemple, quand Jean-Louis Murat nous a proposé une collaboration et qu’il est venu chez nous, c’était vraiment marrant. Comme Joe et moi, dans la rue ici : on a l’air totalement bizarre ! On voit qu’on n’est pas d’ici, pas nécessairement aux fringues, mais plutôt à l’atmosphère, vraiment différente. Et quand Jean-Louis a débarqué avec son pull sur les épaules, on l’a trouvé typiquement français. C’était drôle…

On pourrait dire aussi que votre musique renferme certaines images, renvoie aux westerns, à une culture festive, ensoleillée, mal connue par chez nous…

Vrai. Notre environnement y est pour beaucoup. J’ai grandi dans l’Oklahoma et j’ai très vite détesté la country. Ensuite, je me suis éloigné de tout ça, je suis parti en Californie, j’ai écouté de nouveaux groupes, comme Gram Parsons ou une country plus classique -Hank Williams ou Patsy Cline. J’ai commencé à mieux apprécier ce genre. Même chose pour le jazz : certains artistes ont vraiment compté pour moi et m’ont permis d’apprécier enfin la musique de mon pays. J’ai essayé d’incorporer tout ça dans ma musique, sans oublier mes racines. Joey a des origines irlandaises très liées à la musique country qui se traduisent par cette sorte de poésie mélancolique, profonde et réelle. Mon père jouait de l’accordéon et je voulais vraiment m’en servir pour écrire des chansons. On trouve cet instrument dans de nombreuses cultures à travers le monde. La polka mexicaine, par exemple, ressemble beaucoup à la polka allemande. On essaie simplement de s’accrocher à des thèmes qui ont un sens pour nous, des thèmes qu’on ne cherche pas à inventer.

Justement, comment est perçu Calexico chez toi, en Arizona ?

En fait, on a moins tourné aux Etats-Unis qu’en Europe, mais notre public s’élargit quand même. Je pense que c’est dû, en grande partie, au fait qu’on ait donné beaucoup de concerts avec le groupe au grand complet. Ca faisait longtemps qu’on ne jouait qu’en duo. Jouer tous ensemble nous permet de restituer fidèlement la musique telle qu’elle sonne sur l’album. Il semble que ça plaise au public…

Votre musique n’est pas exclusivement liée à la culture musicale du Sud américain…

Bien sûr, on essaie de rester ouvert à un maximum de styles. On ne privilégie pas a priori un genre de musique. On ne fait qu’écouter avec notre instinct ce qu’on aime. Par exemple, j’ai adoré Clandestino de Manu Chao ou l’album du Buena Vista Social Club. Et il n’y a là aucun lien avec le Sud.

Sur le morceau Hot rail, on entend des ouvriers le long d’une voie ferrée, puis un train, on s’imagine très bien la scène. Serais-tu intéressé par la composition d’une bande originale de film ?

On nous a proposé de composer la musique d’un vrai western spaghetti, en tournage en Sicile. C’est vraiment quelque chose qu’on voudrait tenter maintenant, un concept musical intéressant. Après l’enregistrement de Hot rail, nous avons fait un premier essai, pour le film de Lisa Kruger, Committed. Il parle de la quête d’une femme dans le Sud : elle traverse le désert en voiture et commence à péter les plombs. La réalisatrice a utilisé des extraits de Spoke et The Black light. Nous avons juste réenregistré des morceaux, puis nous les avons collés entre eux pour qu’ils épousent vraiment les images.

Joe et toi jouez également avec OP8 ou Giant Sand. Vous considérez-vous avant tout comme les musiciens de Calexico ou ce groupe n’est-il qu’un projets parmi d’autres ?

(hésitation et rires) Bien qu’intimement lié aux autres, Calexico n’est qu’un de nos projets. On ne tient pas à s’enfermer. On veut toujours rester disponibles pour jouer davantage, sans Calexico et Giant Sand, avec des gens comme Vic Chesnutt, Victoria Williams, Richard Buckner, Barbara Manning, etc. Autant de grands musiciens avec lesquels on a travaillé et beaucoup appris. Même si, après les tournées, Calexico a récolté pas mal de fidèles, Joe et moi désirons garder du temps pour jouer autrement.

Calexico est-il un duo ou un groupe ? Vous ne composez qu’à deux ?

Oui. Nous composons tous les deux. Mais Joey sait concevoir un morceau dans presque n’importe quel style, de la pop au plus classique. Nous restons en duo pour conserver la possibilité de jouer avec des musiciens différents à chaque fois.

Y a-t-il parfois une part d’improvisation dans votre écriture ?

Oui. Certains morceaux sont issus d’improvisations ou écrits spontanément, capturés sur le moment. S’ils collent avec l’album, on les garde. On n’a pas d’idée préconçue. On laisse nos erreurs devenir lentement des chansons. Ensuite, on n’a plus qu’à faire le tri.

Cormac McCarthy apprécie-t-il votre musique ?

Je me le demande. Je ne sais même pas s’il nous a déjà écoutés. C’est un type plutôt réservé. Ma grand-mère tient une librairie et elle l’a rencontré. Quand on a su qu’ils allaient faire l’adaptation de De si jolis chevaux, on a vraiment essayé d’entrer en contact avec le réalisateur. Tous ses livres ont influencé nos trois albums. Je pense qu’un jour, on fera quelque chose avec lui. Son dernier livre, Des villes dans la plaine, pourrait devenir aussi un bon film. Ce coup-ci, on tâchera de ne pas louper notre chance !

Propos recueillis par

Voir notre critique de Hot rail et de The Black light de Calexico