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Le Festival du nouveau cinéma et des nouveaux médias a renoncé à la boulimie qui le caractérisait il y a encore un an, boulimie à laquelle de nombreux festivals succombent et qui vous donne vaguement l’impression de passer à côté de l’évènement bien que vous ne dormiez que trois heures par nuit et que vous perdiez encore un peu de votre acuité visuelle à force de vous coller à l’écran. Bref, seuls 200 films composèrent ces dix jours de festival (dont 25 long métrages), contre 400 en 1997 et la programmation plus aérée, de meilleure qualité a fait de l’évènement un succès à la fois médiatique (les films et évènements présentés ont en général eu bonne presse) et public même si certains films pourtant très attendus furent loin de faire salle comble (mais il faut dire que le festival revient de loin : en 1997, le remplissage moyen des salles était de 25% contre 65% cette année).

La meilleure idée de cette 27e édition du FCMM fut sans conteste la création du Média Lounge, un espace dévolu aux nouveaux médias qui s’est instantanément constitué en dernier lieu branché où l’on cause tout en découvrant des artistes qui seraient peut être restés inaperçus sans l’attrait du lieu. Il ressort de l’ensemble des performances une influence évidente de la scène techno et un goût non démenti pour le sampling, recyclage en tout genre de sons aussi divers que le bruit d’imprimantes matricielles (la Symphonie n°1 pour imprimantes matricielles de Thomas McIntosh et Emmanuel Madan a remporté le prix de la meilleure œuvre canadienne, dans la catégorie nouveaux médias), des entrailles de l’industrie lourde -l’époustouflant Gift, de Mike Stubbs, nous dévoile une Allemagne de l’Est dévastée, entre paysans et ouvriers, friches industrielles et labours, sur la musique du compositeur Ulf Langheinrich, issue de ces bruits d’usine assourdissants et dangereusement fascinants. Le film s’achève sur les regards de vacanciers en maillot de bains, dans un camp de vacances au milieu des cailloux, sur une terre aride, nulle part, alors qu’au loin se dresse une gigantesque structure métallique-, des médias des années 60-70 (étonnant concert de David Shea sur le film Dial H.I.S.T.O.R.Y de Johan Grimonprez, une chronique « ludique et subversive » des détournements d’avion des années 60 et 70), de la liturgie catholique (La Messe de Terre de Michel Chion) et j’en passe.
La présentation de Benjamin Weil (directeur du SUN/ICA New Media Center de Londres) sur le traitement de la fiction littéraire sur Internet fut l’occasion de lancer une réflexion hélas trop courte sur les spécificités de l’écriture électronique (voir les sites word.com, adaweb.com et l’excellente adaptation libre de High-Rise de J. G. Ballard par Isabelle Chang). Les festivaliers auront pu également découvrir les activités de Real World Multimedia (Fondé et dirigé par Peter Gabriel, il a produit plusieurs CD-Rom dont une adaptation de la correspondance entre Griffin et Sabine), entre autres choses. Si l’expérience fut globalement positive, il aura toutefois manqué à ce lieu un peu de pédagogie: jetée comme la plupart des spectateurs dans des univers étranges et inconnus, j’aurais parfois aimé des guides, des repères qui auraient très bien pu être offerts en après-midi par des conférences-débats entre critiques et artistes, histoire de situer tout ça. Les œuvres les plus conceptuelles nécessitaient manifestement une explication pour se déployer pleinement. Explication qui leur fit hélas défaut. L’année prochaine peut-être…

Côté films, le festival brilla surtout avec Les Idiots de Lars von Trier qui remporta le grand prix du festival, la Louve d’Or, film qu’il faudrait absolument accompagner de son « making of » intitulé The Humiliated, de Jesper Jargil : certainement le document le plus intense et franc sur le processus de création d’un film qui ait jamais été réalisé. Les Idiots a été écrit et réalisé selon les préceptes de Dogma 95, édictés il y a quelques années par Lars von Trier et Thomas Vinterberg : le manifeste stipule que le tournage doit s’effectuer en décor naturels, caméra au poing, en lumière naturelle, qu’aucune trame musicale ne doit être utilisée, etc. L’histoire est à la fois simple et étrange : un groupe d’individus, réunis par on ne sait quel lien et dont on ne sait presque rien, jouent aux débiles. Il habitent une grande maison, transformée pour l’occasion en faux centre pour handicapés mentaux, située dans une coquette communauté danoise. Et cherchent à libérer leur « idiot intérieur » sous le regard des autres membres du groupe et du monde extérieur. Ils jouent aux tarés au restaurant, lors d’une visite éducative d’usine, à la piscine, croisant sur leur chemin Karen, frêle trentenaire blessée et en demande d’attention, d’affection, qu’ils entraînent avec eux.
Le film est une extraordinaire description de la vie de groupe, des compromis de l’individu qui veut se faire accepter d’une communauté, de l’influence des leaders. Stoffer, le « débile irascible », autorité morale du groupe, avoue à Karen qu’il n’y a aucune raison de jouer aux idiots plutôt qu’autre chose. C’est là justement le caractère fascinant de cette activité : sa seule fonction est de cimenter la communauté car elle est acceptée par tous. Et que ce soit mal de se moquer de l’infirmité des autres, comme le dit Karen, n’a aucune importance. Jusqu’où irait la fidélité au groupe ? Jusqu’où l’individu peut-il démissionner de lui-même pour appartenir à une collectivité ? Pourraient-ils de la même façon tuer, ou torturer ? Stoffer ne va pas si loin, mais il demande à tous de partir, d’aller faire les idiots devant les gens qui comptent le plus pour eux… et le groupe s’effondre, l’individu refait surface, se désengage. La seule à jouer le jeu jusqu’au bout, Karen, a toutes les raisons de chercher à provoquer ceux qui comptaient le plus pour elle : son bébé est mort juste avant qu’elle rencontre Stoffer et ses compagnons. L’ensemble de sa famille la rejette désormais. Dans le fond, seule Karen peut aller jusqu’au bout car elle n’a plus rien à perdre dans un monde extérieur qui la repousse. Elle s’accroche aux Idiots comme à sa dernière véritable famille et l’on repense tout d’un coup aux sectes, au fascisme et à toutes ces sociétés qui comblent de façon terrible notre besoin d’appartenance. Conjugué au documentaire The Humiliated, qui nous fait vivre la chronique du tournage, quelques semaines de vie de ce groupe d’acteurs et de techniciens mené par l’autorité morale de Lars von Trier, Les Idiots est un film intense, dérangeant et magnifique qui confirme s’il était besoin l’immense talent de son scénariste et réalisateur.

Le Violon rouge de François Girard est à l’opposé absolu des Idiots et des préceptes de Dogma 95, avec son budget de 14 millions de dollars, son casting international et son tournage aux quatre coins de la planète. Mais il a lui aussi impressionné les spectateurs et le jury du FCMM et s’est vu attribuer le prix du public et le prix Téléfilm Canada de la meilleure œuvre canadienne, catégorie long métrage. Le film relate les aventures d’un violon qui, chef d’œuvre absolu d’un maître italien du XVIIe siècle et verni du sang de sa jeune épouse morte en couches, répandra la douleur, la maladie et la folie en passant de main en main, de continent en continent, pendant trois siècles. Cette grande fresque historique nous entraîne d’un petit village d’Italie de la Renaissance au Montréal de cette fin de siècle en passant par Vienne, l’Angleterre et Shanghai sans que cette juxtaposition d’époques et de lieux ne fasse catalogue. Mais il m’a laissé l’impression d’une belle créature sans âme. La puissance de ce violon, son pouvoir maléfique, la magie de sa musique semblaient comme dilués sous les belles images, les éclairages savants, les costumes minutieusement ajustés. On dépeint évidemment la Chine communiste comme une machine broyeuse d’individus, rejetant la culture occidentale décadente (ce qu’elle a certainement été. Mais avoir choisi de montrer justement cet aspect archi-connu de l’histoire chinoise est un peu facile.) Quant au génie anglais qui ne peut composer qu’en plein coït, il nous offre quelques scènes assez cocasses où l’acteur tente très sérieusement de copuler tout en jouant du violon ! Bref, le film frôle parfois la caricature et il lui manque ce je ne sais quoi qui distingue un honnête violon d’un instrument d’exception. Dommage… on retrouve d’ailleurs ce même manque de conviction dans Last night de Don McKellar (par ailleurs co-scénariste et acteur dans Le Violon Rouge) autre film canadien curieusement encencé par la critique. Encore un film millénariste, mais sans imagination ni originalité (la comparaison avec The Hole -voir plus loin- est singulièrement embarrassante pour Last night). Le cinéma canadien ne fut sauvé cette année que par Un 32 août sur Terre, premier long métrage de Denis Villeneuve dont la sincérité et l’enthousiasme manifeste portent un film humain et touchant. Simone, ayant de justesse réchappé à un accident de voiture, demande à son meilleur ami Philippe de lui faire un enfant. Il accepte, à condition qu’ils fassent l’amour dans le désert. Arrivés à Salt Lake City, les choses ne se passeront bien sûr pas comme prévu mais Simone n’abandonnera pas… Les acteurs (Pascale Bussière et Alexis Martin) sont convainquants et l’on sort de la salle en ayant curieusement un peu plus confiance en l’humanité, ce qui est plutôt rare en ce moment au cinéma…

C’est également le sentiment qui prédomine avec un film complètement différent, The Hole de Tsai Ming-Dona. Une coproduction franco-taïwanaise qui fut sans conteste le plus étonnant météorite du 27e FCMM. Taiwan, noyée sous une pluie torrentielle, est en proie à une épidémie inconnue. Dans ce décor d’apocalypse humide, un homme et une femme se découvrent le jour où un plombier, tentant de réparer une fuite d’eau, perce un trou dans le sol de l’appartement de l’homme et lui donne un accès direct au logis de sa voisine du dessous. Il a pour seul ami un petit chat perdu qu’il nourrit ; elle a pour seule compagnie ses fantasmes de chanteuse-femme fatale qui se matérialisent en une demi-douzaine de numéros de comédie musicale dans le décor déliquescent de l’immeuble moite et ravagé. Ils s’ignorent plus ou moins, vaguement intrigués tout de même, ils bouchent ce trou importun, le débouchent, l’utilisent pour se communiquer leurs humeurs : le jeune homme y vomit, y renverse de l’eau avant de l’agrandir pour y passer sa jambe, dans une scène délicieusement absurde et d’enlever sa voisine tombée malade… Bref, The Hole est un petit bijou d’incongruité, qui mélange de façon hilarante désespoir fin de siècle et music- hall et résume finalement bien à lui tout seul l’angoisse amusée de ce changement de millénaire.

Notre correspondante à Montréal,

La 28e édition du FCMM se déroulera du 14 au 24 octobre 1999