Au programme de Belfort cette année 2012 : une rétrospective Rob Zombie aussi judicieuse qu’inattendue, mais aussi Jean-Pierre Mocky, Lubitsch, ainsi que deux programmations thématiques autour de l’argent et du capitalisme, double prétexte de cinéfilou pour montrer, entre quelques classiques, des pépites commeL’Histoire du Japon d’après-guerre racontée par une hôtesse de bar d’Imamura ou le Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma de Godard.

 

Autour de cette riche programmation, et comme tous les ans : une compétition internationale de courts et longs métrages (programmés, précisons-le, par deux critiques maison – Jérôme Momcilovic et Amélie Dubois de Chronic’art, soyons clairs – ainsi que Pierre Menahem et Catherine Bizern, déléguée générale du festival), mais aussi une atmosphère, spéciale et précieuse, dont il faut dire un mot. Le festival Entrevues, c’est d’abord un lieu, le multiplexe Pathé de Belfort (quelque chose comme le « Pathé des festivals », donc) où dans les salles, au café, et dans la salle d’arcade (on n’a pas l’occasion tous les jours de voir  André Labarthe se déchaîner au babyfoot), se mêlent professionnels de la profession, population du cru venue en masse, et lycéens venus d’un peu partout pour se bécoter devant des films d’avant-garde. Joyeux bordel qui tranche avec le quotidien en vase clos des autres festivals, et fait s’entrelacer tout naturellement temps du festival et temps belfortain. La ville résiste comme elle peut à ce que Daney appelait le pays Cinéma, territoire amovible, plateforme glissante d’un bout à l’autre du monde et créé de toutes pièces par les festivals de cinéma. Ici, à chaque instant, Belfort affleure à la surface de ce pays-Cinéma, ne cesse de le taquiner, de lui imposer son rythme. On se glisse dans la salle avec son accréditation mais surtout avec l’impression curieuse d’être presque de trop, alors  on se fait discret au moment de rejoindre son siège – un lycéen prend la main de sa copine, le film peut commencer.

 

White trash

Quelles impressions de la compét’, cette année ? Signalons d’abord une forte présence de cette formule, presque gravée dans le marbre : le petit bout d’Amérique déroulé depuis le portrait de ses anti-héros. Dans ce registre, le plus étonnant était Dipso, deTheodore Collatos, premier film infiniment humble qui faisait là son premier voyage outre-Atlantique. Tommy sort de prison et retourne chez son père, dans une ville post industrielle du Massachusetts, où il essaiera comme il peut de reconquérir son ex, de se mettre au stand up, et de renouer avec ses frères. Le film étonne d’abord par sa dimension très naïve, presque fleur bleue, opérant par décalage, par retard : décalage entre la tragédie qui plane et cette toile de fond faite de comedy club et de steak house, dont on n’attendait rien d’autre qu’une nonchalance white trash, et surtout pas ce romantisme très premier degré revenu du cinéma américain classique. Comparativement, Ape, autre histoire de stand updéjà aperçue à Locarno, est plus attendue. Ici la crétinerie white trash redevient quasi-dispositif : à l’image de la pyromanie de son personnage, le film avance comme par coups de briquet générateur de sketchs. Tower, deKazik Radwanski, qui n’est pas tout à fait américain puisqu’il arrive de Toronto, évoquerait presque un Wanda au masculin – caméra portée et resserrée tout le long sur le visage de son héros célibataire et désœuvré, pour figurer son autisme et son errance existentielle. Les trois films se donnent pour programme de filmer l’échec comme pure opacité au monde, coupure solipsiste représentée dans les trois par un même motif, une blague qui ne fait pas rire et avorte toute communication. Là où Dispo réussit mieux son coup, c’est que l’effet d’accumulation (propre à ce genre de fictions d’anti-héros) évoque une douleur plus sourde et diffuse, plus proche en définitive du mélodrame.

 

Aspiration

Dans un tout autre format (6 minutes, pas une de plus), Ted Fendt dresse dans Broken Specs le portrait d’un antihéros sorti tout droit d’une BD – Mike, qui a cassé ses lunettes et les fait tomber sur le dancefloor ou la pizza familiale, les lunettes entraînant à chaque fois la scène dans leur chute (le montage est aussi sobre que remarquable). Avec les lunettes, le film procède de la métonymie, dressant en creux, en une une poignée de scènes, le portrait typique de la banlieue américaine : on ne rencontre pas souvent pareil art de la concision.

 

Vilaine fille mauvais garçon, de Justine Triet, grand prix du court-métrage, raconte lui l’errance nocturne et parisienne d’un peintre et d’une comédienne qui se rencontrent à une soirée et partagent leurs déboires le temps d’une nuit. Malgré quelques scènes maladroites (la partie sur le frère psychotique à l’hôpital rappelle combien le jeune cinéma français reste dans l’embarras quand il s’agit de se confronter à l’altérité, qui ne lui sert en général que de faire-valoir), et un sujet prévisible (filmer la fête pour mieux filmer la gueule de bois du petit matin), le film vaut le coup d’œil. C’est quand Triet s’extirpe des tics du court-métrage français (joyeux bordel des fêtes, scène de drague lourde, famille foutraque, etc.) pour se recentrer sur son couple, que le film commence à prendre de l’ampleur : on parle de soi, on montre ce qu’on sait faire, on est rattrapés et interrompus par des événements, mais on avance dans la certitude tranquille qu’on finira par dormir ensemble, même dans un tout petit lit. Toute la partie du petit matin est très bien amenée : un plan pudique sur le ventre de la fille (Laetitia Dosch) en train de se rhabiller et le bruit de l’aspirateur comme introduction au réel.

 

Détectives sauvages

Un autre couple, argentin celui-ci, quoiqu’on a rarement vu film plus fidèlement rivettien que La Destruccion del Orden Vigente d’Alejo Franzetti. Passé un peu inaperçu, le film est pourtant très beau. C’est une histoire de complot et de théâtre, de deux villes séparées par un fleuve, Buenos Aires et Montevideo, et de la mort de Francisco, activiste politique dont on ignore s’il s’est suicidé ou s’il a disparu; sa petite amie part alors à sa recherche. On est ici du côté du dénuement de Paris nous appartient mais aussi des Détectives sauvages de Bolaño, histoire de disparition, quasi-épique et pourtant bricolée avec trois bouts de ficelles, vision du monde comme d’un petit terrain vague où installer ses histoires. Le complot, c’est ici la quintessence de l’idée même d’histoire, c’est ce qui advient quand la croyance est trop forte (on est toujours à deux pas de l’ésotérisme). Le film d’ailleurs avance par le seul carburant de cette croyance performative, qui, jusqu’à son coup de théâtre finale, relance sans cesse la narration.

 

Autre grosse préoccupation des films de la compétition : la famille, en court ou en long, imaginaire ou documentaire. Commençons par le plus étonnant, A Story for the Modlins de Sergio Oksman. Oksman fait ici jouer à Elmer Modlin, modeste figurant dans Rosemary’s Baby, son premier vrai rôle au cinéma – le sien. Tout commence lorsque Oksman tombe à Madrid sur une poubelle remplie de photos et d’effets personnels des Modlins. À partir de ce modeste matériau, il décide d’inventer une histoire, celle de la famille Modlins. On se croirait presque dans une pub Apple : les deux mains d’Oksman présentent les photos sur un fond noir, une voix-off raconte l’histoire. Sauf que l’histoire est incroyable. C’est le cinéma dans son état le plus primitif, le plus enfantin, consistant à faire bouger les images avec la voix, à les délirer, comme un album lu à un enfant, une boîte qui s’ouvre sur des fantômes qui dansent. Le procédé néanmoins a ses limites. Lorsqu’Oksman précipite l’histoire familiale dans une issue tragique légèrement complaisante, quelque chose de la fragilité du procédé, de la politesse avec laquelle il racontait son histoire, se perd.

 

Chacun dans sa famille

Everybody in our Family de Radu Jude (prix d’interprétation Janine Bazin pour Mihaela Sirbu) a tout, apparemment, du film roumain de service. On y reconnaît en tout cas la formule, bien rodée visant à faire basculer brutalement une longue plage naturaliste dans la violence des « rapports humains » (ou rapports roumains) – ici une histoire de père divorcé venue chercher sa fille pour les vacances, qui dégénère complètement. Si la recette fonctionne, c’est que le film prend soin de toujours faire prévaloir ses personnages sur le dispositif en huis clos, et de ne jamais leur subtiliser les motifs de leurs actes. Et donc, de ne jamais filmer la violence comme un énième personnage, ni la famille comme des rats de laboratoire – le film suit son héros, et non l’inverse, à l’image de cette dernière scène où, soigné de ses blessures, il s’en va au loin, tandis qu’un militaire s’exclame « Lève toi et marche, Lazare ! ». Le film donne alors l’impression de s’improviser en direct, avec du matériel de pacotille, rouleaux de scotch et bandages – magistral bricolage.

 

Après le huis clos roumain, le plein air des vacances françaises avec Ma belle gosse de Shalimar Preuss, qui a reçu le Prix du film français. Petit film de vacances naturaliste, filmé à la caméra portée, où tout prend place et pousse sur une sorte de plan d’effacement, de brume narrative qui empêche de savoir exactement ce qui lie les personnages entre eux. Tout le film tient dans une simple maison de vacances remplie d’enfants (dont deux jumelles potelés aux cheveux longs et bruns) et de parents, qui déjeunent ensemble, vont à la plage, tripotent les étoiles de mer et font la sieste. Le film n’est pas dépourvue de tensions, mais son rythme est bien celui, souvent hypnotique, de l’apathie du quartier libre. On pense à L’Eté de Giacomo, Grand Prix de l’année dernière, film caniculaire, bourgeonnant. Sauf que c’est ici tout le contraire : Ma belle gosse est le film d’un été éteint, dilué, tout prenant place sur une sorte de coton solaire, de langueur estivale sans fin. Tout s’y devine en creux, les informations et les secrets font surface comme des petits poissons et puis replongent. Peu à peu la vacance finit d’avoir un centre, de se trouver une intrigue : ce sera Maden, 17 ans, qui entretient une relation amoureuse et épistolaire avec un détenu de la prison du coin. On en discute du bout des lèvres, on empiète sur son secret, le ton monte, puis redescend, et finalement les vacances reprennent, comme si rien de menaçant ne pouvait surgir d’une telle langueur.  Contournant élégamment les tares connues du film français de vacances, le film souffre tout de même d’une mollesse parfois un peu complaisante.

 

L’histoire sans fin

As Ondas (Les Vagues), court-métrage portugais de Miguel Fonseca, raconte l’histoire de deux jumelles en vacances, allongées sur la plage, mais ce repos à tout de l’agonie : l’une à de graves problèmes respiratoires tandis que l’autre va nager, sort le soir,  barbote pour deux. Fonseca joue sur les rapports d’échelle, entre d’un côté l’immensité des rochers et de la mer, et de l’autre les jeunes filles, comme si l’asthme de la souffrante découlait directement de ce décalage, de cette nature écrasante et trop grande pour être embrassée. La jumelle malade doit bientôt partir pour subir de nouveaux examens, l’autre la supplie de rester, de ne pas la laisser seule. La stase paradisiaque menace de prendre fin, et la malade finit par accepter de rester. Une telle fin donne l’impression que le film pourrait se jouer en boucle, comme l’histoire d’une fin de vacances sans cesse reportée. C’est très beau, mais d’une beauté un peu trop évidente.

 

A Vancouver aussi, il y a des rendez-vous médicaux à ne pas rater : East Hastings Pharmacy d’Antoine Bourges. Film-dispositif très impressionnant, et très représentatif de ce qu’on s’attend à voir dans un festival comme celui de Belfort. Le film est une reconstitution du quotidien d’une pharmacie vouée à distribuer quotidiennement leur dose de méthadone aux toxicos du quartier. La monotonie du cérémonial menace de se fendre par quelques imprévus, comme ces demandes de doses à emporter qui se cognent contre l’intransigeance de la pharmacienne. Cette pharmacienne, brillamment interprétée, c’est la froideur maternelle de la loi, qui ne souffre aucune exception, garde son sang-froid devant les suppliques. La régularité des rendez-vous, la précision des doses de méthadone, l’exactitude du registre informatique : tout risque tout le temps de ployer sous le facteur humain – sous le visage, en fait. Loi du visage contre visage de la loi.

 

Without a cause

Du coq à l’âne, deux courts-métrages maniéristes, deux formes très courtes et très pop, deux façons de fabriquer du style. D’abordKeep a Tidy Soul, manuel de savoir vivre en noir et blanc granuleux et à la structure chapitrée. Une jeune blondinette à frange rétro accompagnée d’une peluche koala s’essaie à des mesures d’hygiène très (trop) wes-andersoniennes pour retrouver son âme. On se croirait devant Chantal Goya filmée par Godard, c’est efficace comme un clip mais un peu crâneur et trop bien emballé. Surtout si on le compare à la grâce absolue de The Meaning of Style de l’artiste anglais Phil Collins, qui ne peut se regarder qu’en boucle. C’est une sorte de clip documentaire, d’une classe folle, qui fait défiler sur une musique superbe des plans de skinheads malais affalés au cinéma ou ajustant le col de leur polo. Tout est là, pas besoin d’en dire plus, pas besoin de parole d’ailleurs : cette beauté-là a l’évidence d’une pochette d’album. Le film ne prétend pas à autre chose qu’au programme de son titre : un simple déroulé d’images et de postures, d’attitudes, de fringues, de cigarettes, auquel s’ajoute l’ouverture d’une boîte pleine de papillons. Gratuité pure, sens du style. Qui est aussi le sens du groupe, du petit noyau, de sa mythologie et de ses rituels. On pense aux petites frappes de Rebel Without a Cause, à la scène du planétarium, on pense évidemment à Mods de Bozon, à la fratrie des Coppola 80’s, tout ça en cinq minutes. Ce qui est admirable ici, c’est ce glissement serein et muet à la surface des choses, des vêtements et des attitudes, quand les choses scintillent sur leur dessus, sans prétexte ni motif. C’est la définition même du style : ceux qui l’ont peuvent se passer de cause.

 

Le meilleur pour la fin

Maintenant, deux films d’eau salé. O Dom Das Lagrimas (Le Don des larmes), de João Nicolau, court-métrage commandé par la ville de Guimaraes, raconte l’histoire d’un chasseur en basket qui cherche sa Rapunzel (cette princesse dont la longue chevelure déborde de son donjon), allant jusqu’à s’égarer dans un centre commercial. Féérie de grand garçon, le film rappelle la préciosité du cinéma d’Eugène Green, ami de Nicolau dont il partage le bressonisme décalé, le fétichisme courtois du chevalier. Nicolau avait 27 minutes pour faire un film dans la ville de Guimaraes. Au lieu de filmer les monuments il filme le fleuve, le centre commercial et un petit château, terrain marginal qui est précisément le chemin du conte. Ce conte n’en est pas vraiment un, plutôt des images rapportées du conte, quelque chose aussi d’un désir surréaliste : Rapunzel qui fait de la moto, un parterre de jeunes femmes en pleurs, deux plans merveilleux de femmes arrêtées devant des vitrines de magasins.

 

Pour finir, le lauréat du Grand Prix (qui repart aussi avec le prix Documentaire sur grand écran, et le prix One plus One). On l’avait déjà évoqué au moment du compte-rendu de Locarno, alors on sera bref. Léviathan (cf. photo) de Lucien Castaing-Taylor (auteur déjà du magnifique Sweetgrass) et Véréna Paravel, embarque sur un bateau de pêche industrielle. Son et image saturés, caméra qui donne le sentiment d’être à la fois partout et nulle part, de se faufiler dans un pli de l’océan pour ressortir dans le ciel, objective et ouverte comme l’œil vitreux d’un poisson mort, surveillante et inerte à la fois. Mouvement de flux et de reflux, d’ingestion et d’expulsion, de tangage incessant. Ce navire est dépeint comme un énorme poumon d’acier, un monstre marin, qui ingère, mastique (les pêcheurs sont comme des molaires qui cassent les crustacés et déchiquètent les raies), saigne et rejette. C’est totalement immersif, absolument glaçant aussi, s’il on s’en tient au seul aspect documentaire qu’on imagine facilement récupérable par les écologistes au moment de sa sortie en salles – prévue fin 2013. Impossible de mettre cet aspect de côté, mais le film, qui ne cesse de tanguer de l’abstraction à la figuration, de l’expérimental au documentaire, de la chair à la ligne, de la mouette au point de fuite, vaut surtout pour sa collection de purs percepts marins, exhumés d’une glaise sanglante et salée.

 

Le Festival du film de Belfort 2012 s’est déroulé du 24 novembre au 2 décembre 2012.
Voir le ste officiel du festival.

 

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