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Grand Prix du long métrage français, « L’Esquive » d’Abdellatif Kechiche, ressort du lot des oeuvres présentées lors du Festival Entrevues de Belfort. Petit compte-rendu de l’édition 2003.

Privé de Janine Bazin, son ange gardien disparu cette année, le Festival Entrevues de Belfort a poursuivi son travail de recherche sur les premiers et deuxièmes films, répartis entre documentaires et fictions. Au coeur d’un programme multicartes comprenant un parcours en terre chinoise, un cycle consacré aux métamorphoses, une intégrale Barbet Schroeder, cinéaste et producteur (en prélude à celle qu’organise la Cinémathèque à partir du 3 décembre 2003) et des hommages (à Stéphane Audran et André S. Labarthe), la compétition regroupait des films souvent ambitieux, d’où s’est détaché L’Esquive d’Abdellatif Kechiche qui a raflé sans surprise plusieurs prix. On ne s’étendra pas, pour l’instant, sur ce remarquable marivaudage adolescent dans une cité puisque L’Esquive sort en salles prochainement, début janvier 2004. Idem pour Lost in translation de Sofia Coppola, présenté hors compétition, sur lequel on reviendra très vite. Autre film dû à un cinéaste déjà connu, Adieu d’Arnaud des Pallières, l’un des films les plus attendus du festival, s’est chargé de remuer les festivaliers, les scindant en « pro » et en « anti », reléguant les indécis et autres spectateurs nuancés dans une inconfortable suspension. L’auteur du sidérant Disneyland, mon vieux pays natal y entrecroise deux récits : l’histoire d’Ismahel, un clandestin algérien à qui le statut de réfugié a été refusé, et un vieil homme qui vient de perdre son fils. Le système des Pallières s’approche doucement de la saturation : derrière la puissance de sa mise en scène, innervée de sourdes implosions sonores (voix off caverneuse et bruits de fond inquiétants), un horizon ambigu, au mieux une expérience des limites, au pire un désir tacite d’intimider le spectateur. Autant Disneyland penchait du côté de la première hypothèse, autant Adieu s’égare vers la seconde et finit par moments par ressembler à du mauvais Grandrieux.

Pas à pas

Du côté des découvertes, qui sont a priori l’objectif du festival, la sélection n’était pas avare, tant pour les courts que pour les longs métrages. Au gré des thématiques qui naturellement se révèlent (au fil des films et presque malgré eux), celle de la marche à pied témoignait d’un certain désir de quitter les territoires habituels, d’enfourcher d’autres véhicules de récits ou de mise en scène. Trois films pédestres retiennent particulièrement l’attention. D’abord, Petits pas de Thomas Salvador : au coeur d’une forêt, un homme s’introduit dans un groupe d’enfants, participe à leurs jeux et en propose de nouveaux, tous étranges et calmement exécutés -absurdité quasi becketienne et burlesque acrobatique / forestier (grimper, courir, tomber, balancer des raquettes de ping-pong). Ensuite Grand littoral de Valérie Jouve, sans paroles lui aussi : A Marseille, entre une route, une voie ferrée et un centre commercial, les déambulations de quelques habitants du quartier.
A la croisée des chemins entre cinéma, photo et installation vidéo, la plasticienne interroge ce qui rattache un corps à un lieu, un territoire. Loin de tout discours sociologique, l’exploration se fait par le seul moyen d’une rythmique (le bruit des voitures, celui des pas) et d’une manière de fixer la présence de chacun comme un contre-ordre, c’est-à-dire une disposition aléatoire et singulière allant à l’encontre de l’ordre institué par les constructions urbaines. Enfin, 1 km à pied, premier essai caméra en main de Philippe Katerine : le nonchalant crooner pop parcourt en plan subjectif le chemin de l’école, mêlant à ses souvenirs d’enfance son essoufflement, le rythme de la respiration qui est le propre de la marche à pied et qui donne à cette évocation une émotion ténue et insistante. On n’oubliera pas non plus les petits pas des danseurs de Courant d’air de Nora Martirosyan, stupéfiante cérémonie muette sortie d’on ne sait où, emplie de vibrations charnelles et venteuses filmée avec un grain extraordinaire.

En vrac

Difficile, pour le reste de la sélection, de fixer convergences et points communs pour regrouper les meilleurs films. En vrac, donc, quelques belles révélations, à commencer par un documentaire argentin, La Chimère des héros de Daniel Rosenfeld, consacré à un ambigu rugbyman, entraîneur d’une équipe d’amateurs indiens objets d’un ostracisme racial, revenu lui-même d’un passé raciste renié mais dont persiste une fascination pour la chose militaire, y compris les casques de la Wehrmacht. Ensuite, et sans ordre particulier : Mystification ou l’histoire des portraits de Sandrine Rinaldi, adaptation de Diderot sans doute trop précieuse dans son rapport au texte lors du grand dialogue à trois de la partie centrale, mais ceinturée d’une ouverture et d’une clôture très belles ; Vide pour l’amour de Vimukthi Jayasundera, sorte de Blissfully yours artésiano-malgache ; Xavier du Portugais Manuel Mozos, récit sec traversé de brusques secousses et portant la marque de son producteur Paulo Rocha ; La Nuit sera longue d’Olivier Torres, film sur la relation père-fils doux, fin et douloureux ; Le Dernier des immobiles de Nicola Sornaga, essai digressif sur la création poétique ou encore Baptiste, premier film habité d’un jeune cinéaste de 74 ans, Marc Desclozeaux. Sans oublier deux films déjà appréciés lors d’autres festivals : Dehors de Hélier Cisterne et Mine n°8 de Xiaopeng.

Palmarès complet :

Prix du jury des films de fiction
Grand Prix du long métrage français : L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche
Grand Prix du long métrage étranger : Le Don de Michelangelo Frammartino
Mention spéciale à Xavier de Manuel Mozos
Grand Prix du court métrage français : Petits pas de Thomas Salvador et La Nuit sera longue d’Olivier Torres
Grand Prix du court métrage étranger : Courant d’air de Nora Martirosyan

Films documentaires
Grand Prix du long-metrage documentaire : Abel Ferrara : not guilty de Rafi Pitts
Grand prix du court-métrage documentaire : Grand littoral de Valérie Jouve

Prix du Public
Prix du long métrage : L’Esquive d’Abdellatif Kechiche
Prix du court métrage : Balcon Atlantico de Hicham Falah et Mohamed Chrif Tribak
Prix du documentaire : La Chimère des héros de Daniel Rosenfeld

Prix Gérard Frot-Coutaz : L’Esquive d’Abdellatif Kechiche
Prix Léo Scheer : Le Dernier des immobiles de Nicola Sornaga