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Après le coup d’éclat de Dummy, en 1994, Portishead vient de réussir avec son deuxième album éponyme une nouvelle prouesse : ne pas succomber au tout technologique mais offrir une production ample et énergique faite de rythmiques lancinantes, de samples audacieux et de guitares slide incisives. Porté par la voix déchirante de Beth Gibbons, ce disque essentiel confirme tous les espoirs mis dans ce groupe.

Tête de l’art : Après le succès de Dummy, quel était votre état d’esprit lors de l’enregistrement de ce nouvel album ?

Geoff Barrow : Il y avait beaucoup de pression. Elle ne venait pas tant de notre maison de disques que de nous-mêmes. Nous avons passé quatorze mois à sampler quasiment l’intégralité de nos collections de disques, avec en permanence l’impression que rien ne sortirait de ce travail. Beth s’efforçait de chanter de son mieux sur les morceaux que nous élaborions, mais lorsque l’on assemblait les morceaux, ça ne ressemblait pas vraiment à un album. Nous avons finalement instauré certaines règles, très strictes, et assez ridicules en fait : pas de samples venant de l’extérieur, ne jamais utiliser d’instruments dont nous nous étions servis sur le premier album etc. A force, ce travail est devenu obsessionnel.

Qu’elle est la place de la mélodie dans la musique de Portishead ?

Nous sommes très influencés par le hip hop et nous respectons la musique créée à partir de samples. Ce qu’il y a de plus intéressant, c’est de se servir d’un morceau que tu ne t’attends pas à voir samplé et de l’associer à un autre tout aussi inattendu. Parfois, les différents éléments ne s’associent pas tout à fait entre eux mélodieusement et pourtant, le titre fonctionne. Si la mélodie tient une part importante sur nos disques, nous ne sommes pas obnubilés par elle. Nous travaillons surtout le son, les arrangements et les rythmes. Il ne s’agit pas de créer une musique basée sur le rythme avec en plus un peu de mélodie, ou de créer une musique axée sur elle avec, en prime, un peu de rythme, mais de concilier ces deux éléments jusqu’à que le résultat soit homogène.

Est-ce que le mot « Trip Hop » a encore une signification à vos yeux ?

Il me fait penser aux gens de Londres, à toutes ces personnes qui veulent délibérément faire des disques de Trip Hop. Ce qui n’a rien à voir avec la démarche de groupes comme Earthling, Massive Attack, Tricky ou Portishead. Toutes ces personnes qui ont monté en épingle le mot préfèrent se retrouver dans les pubs pour en parler, plutôt que de passer des heures en studio pour faire de la musique. Pour eux, le Trip Hop se limite au look des baskets que tu portes. C’est devenu une mode, bien plus qu’un mouvement musical. Typiquement londonien. Ce qui n’empêche pas qu’il y ait de très bons artistes à Londres. Mais c’est devenu un produit manufacturé. Pour un homme d’affaires, et les maisons de disques ne font rien d’autre que des affaires, le Trip Hop est comme une action dans laquelle on peut investir, parce qu’on pense qu’elle peut rapporter. Ce qu’il y a de triste, c’est que désormais de jeunes artistes vont voir les maisons de disques avec des projets bien spécifiques, mais on leur répond : vous devez sonner comme Massive Attack ou Portishead car c’est ce que les gens ont envie d’entendre. Ce qui résume assez bien le taux de connerie de ces gens-là.

Or, ce qu’il y a d’intéressant dans la musique, c’est de se confronter au « patrimoine musical », puis de créer quelque chose de personnel. Il faut garder en permanence l’idée de faire évoluer la musique. Et les gens sont sensibles à ça. Tout le monde a envie d’écouter des musiques nouvelles, des sons différents. C’est ce qui explique qu’il y ait autant de collaborations entre des artistes qui semblent si éloignés les uns des autres. C’est le seul moyen d’obtenir une musique qui sorte un peu des normes.

Votre musique fait souvent référence aux musiques de films. Souhaiteriez-vous en enregistrer ?

Nous aimerions énormément, à condition qu’on nous en laisse le temps. J’aurai adoré m’occuper de la B.O. du film Le Bon, la Brute, et le Truand ou de Bullit, mais la musique de ces films est tellement incroyable que je ne vois pas comment j’aurais pu faire mieux. Peut-être que j’aurais pu faire quelque chose pour la musique du film français avec les gendarmes (rires)

Comment sont définis les rôles au sein du groupe ?

Adrian écrit les morceaux, et c’est également un très bon producteur. Sa connaissance des techniques d’enregistrement et de l’écriture musicale fait de lui un élément incontournable de Portishead. Pour ma part, je collabore aussi à l’écriture. J’interviens à tous les niveaux du travail de création. Dave est également producteur, avec en prime de réels talents d’ingénieur du son. C’est Beth qui trouve les mélodies pour la voix et qui écrit les textes. Je ne me permets aucun commentaire là-dessus, à moins que sur un plan strictement musical certains de ses mots ne s’accordent pas tout à fait avec la musique. Mais il s’agit bien plus d’une histoire d’oreille que d’une histoire de sens.

La promotion est-elle pesante pour vous ?

Non, pas du tout. Il suffit de penser à tous les endroits que nous visitons, à tous ces pays que nous avons la chance de découvrir. Il ne faut pas oublier que nous sortons de deux années de travail en studio. Nous faisons une musique qui nous ressemble, et cette musique évoluera dans le futur en même temps que nous, peut-être légèrement, peut-être de manière radicale.

Propos recueillis par et Jamie Deliessche.

Portishead sera en concert à Paris, à l’Élysée-Montmartre, les 5 et 6 novembre