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Enfin des livres savoureux et universels ! Ils viennent de paraître simultanément. Ils parlent d’un sujet crucial et en parlent bien : comment jouir ? Comment faire jouir ? Ils datent tous les deux de la fin du XVIIIe siècle. Chose intéressante : entre ces deux livres, il y a eu la Révolution française. Ce banc d’essai présente ainsi deux esthétiques, deux manières de « foutre » et d’en parler. A vous désormais de choisir votre camp…


Un face-à-face séduisant

A gauche, La Morale des sens, petit roman érotique du vicomte de Mirabeau, le petit frère du Mirabeau qu’on connaît bien, « la plus belle carrière manquée de l’histoire », l’homme à « la laideur intéressante », auteur de la célèbre phrase sur la volonté du peuple et la force des baïonnettes. A droite, La Science pratique de l’amour, recueil de trois manuels érotiques post-révolutionnaires, dans l’ordre les « Quarante manières de foutre dédiées au clergé de France », « L’art de foutre en quarante manières ou la science pratique des filles du monde », et enfin « Travaux d’Hercule ou la rocambole de la fouterie ». Les deux ouvrages sont accompagnés de gravures. Dans le premier, on est habillé. Parfois, on devine une « merveillette fente », comme disait Ronsard, ou l’arrogance d’un attribut masculin, mais on porte à coup sûr perruque et bas de soie. On suggère. Le deuxième ouvrage privilégie de loin la nudité et l’emboîtement des corps : les hommes ont le cheveu court, parfois un reste de cheveux longs, mais sont toujours « sans culotte ». On privilégie l’efficacité, la didactique, l’exhaustif : la planche encyclopédique a servi de modèle. Le trait est fin et la légende explicite.

Quel est votre profil ?
1. La Morale des sens est un roman d’initiation. Elle est faite pour vous si vous vous demandez encore comment partir à l’assaut des citadelles féminines et vous offrira un éventail assez complet, de la jeune fille effarouchée à la soubrette généreuse, de la baronne aux charmes mûrs à la nonne voilée. Vous serez ensuite équipés pour aller combattre sur tous les terrains. Le style en est plaisant et brille par les sous-entendus : « les réflexions solides que ce spectacle me fit faire me conduisirent tout naturellement dans la chambre d’Emilie » ; « Elle m’amena par degrés au point où il n’eût plus resté de doutes au moins pénétrant de tous les hommes » ; « Sophie m’inonde des larmes de la volupté, et j’expire dans les bras de Sophie ». Une série d’aventures toutes plus farfelues les unes que les autres, idéale si vous êtes romanesques dans l’étreinte. En deux mots, ce roman est fait pour vous si vous aimez combiner la volupté de corps à celle de la conversation. C’est le roman libertin par excellence, publié comme il se doit sous le manteau, à l’étranger. A l’ombre de Laclos et de Crébillon, il s’agit bel et bien là de la fouterie aristocratique, dans toute sa splendeur.

2. La conversation ne vous intéresse pas. Vous êtes un bon vivant. Rien de tel qu’une bonne partie de jambes en l’air après le travail. L’amour vous fait rire et vous n’êtes choquable en rien. Pis, votre couple bat de l’aile. Vous vous ennuyez avec votre chère et tendre, vous pensez que tout est épuisé et qu’il vous faudra bientôt aller voir ailleurs. Patientez un peu. La Science pratique de l’amour va vous donner des idées. De ces « Quarante manières de foutre dédiées au clergé de France » et publiées au Temple de la volupté, à Cythère en 1790, vous connaissez à coup sûr quelques-unes. Mais le plaisir sera plus grand encore lorsque vous en saurez les différentes dénominations, rimant avec autant de subtiles variantes. Ainsi, ce que vous appelez vulgairement « levrette » se déclinera délicieusement en « jument du compère Pierre », « rebours de la Chine », « sentinelle » ou « clystère gaillard ». Pratiquez-vous déjà la quarantième façon, réprouvée par l’Eglise et dite « rocambole de Milan » ? La seizième manière vous permettra de trouver le « moyen de trouver toutes les femmes jolies, ou le pouvoir d’un beau cul ». Quant à « la bonne ménagère », elle est idéale pour concilier vie sexuelle conjugale et tâches familiales sans tomber dans les excès de la « Pimont-vit-couilles, ou ça ira » ou dans les complexités « des caprices de l’abbé M. », encore appelés « tape-tape ». Tout cela est un peu gaillard, sans doute, mais le langage est celui de l’époque. La guillotine frappe vite. Il faut se dépêcher de jouir. Dix ans après, on a oublié les coquetteries languissantes des petits maîtres de l’Ancien Régime. « Foutre » n’est pas « mignardiser » ou « badiner » : c’est un appel à la mobilisation des énergies qui renouvelle à chaque instant l’émotion populaire. Pour preuve, chacune des positions est accompagnée de son descriptif et de sa chanson aux accents souvent patriotiques. Non contents de renouveler votre stock de positions amoureuses, vous satisferez de surcroît les oreilles de votre amie et enrichirez la culture populaire.

A vous de choisir…
On l’aura compris : ces livres se lisent au moins à deux et vous tomberont très vite des mains, dans le bon sens du terme. Vous êtes libres d’adopter l’esthétique qui vous convient. Nous, on a déjà fait notre choix et l’on n’est pas peu fier d’affirmer que, parfois, les révolutions ont du bon.

La Morale des sens, Vicomte de Mirabeau, Phébus, 119 F, 196 p.
La Science pratique de l’amour, manuels révolutionnaires érotiques, Picquier, 125 F, 263 p.