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Dans son sixième long métrage, Samia, Philippe Faucon raconte une histoire qui le ramène à ses origines maghrébines. Cet héritier de Rozier et d’Eustache n’assène pas de message, et construit avant tout des personnages à partir de son travail avec des amateurs. Il y a une méthode Faucon : modeste, attentive et chaleureuse.

Chronic’art : Avec Les Etrangers, votre précédent film, Samia marque une sorte de retour à vos racines ?

Philippe Faucon : Ma mère est pied-noir algérienne, elle est venue en France juste après la guerre d’Algérie. Je me sens porteur de cette histoire. Je suis parti très tôt, encore enfant, mais j’ai beaucoup ressenti ce passé une fois en France. J’ai toujours eu le sentiment que c’est de ce ventre que je suis sorti…

Quelle est la part de votre vécu ou de celui de vos proches dans Samia ?

Ce n’est pas quelque chose qui a à voir directement avec l’histoire de ma mère. Le film s’est d’abord nourri de l’expérience de Soraya Nini, sa vie et son rapport à l’écriture, racontée dans son livre, Ils disent que je suis une beurette. Mon vécu est une des raisons qui m’a fait m’intéresser à son histoire. Je me suis aussi inspiré de gens que je fréquente, des voisins dans mon quartier. J’ai pu me rendre compte que l’histoire de Samia est encore celle de certaines jeunes filles que je peux croiser.

L’idée du film est donc partie de la lecture du livre ?

Je suis tombé sur ce livre quand je travaillais sur Les Etrangers. On m’en avait fait cadeau, car l’ouvrage dont s’était inspiré Mes 17 ans était publié dans la même collection. J’ai appelé Soraya Nini. J’ai beaucoup apprécié notre rencontre. Mais il a fallu attendre la fin des Etrangers, puis un peu d’argent, pour débuter un travail d’écriture. On s’est vu régulièrement, environ une fois par semaine, puisqu’elle était à Toulon et moi à La Ciotat. On écrivait chacun de notre côté, ensuite on confrontait nos histoires pour choisir petit à petit. Le scénario a évolué jusqu’au moment du tournage.

Comment avez-vous trouvé les acteurs ?

En plus de la rencontre avec Soraya, une des raisons de faire Samia était mon envie de retourner avec quelques acteurs des Etrangers, en particulier Mohamed Chaouche. Il n’avait qu’une seule scène mais il y était vraiment impressionnant. Même chose pour la mère de l’appelé, Yamina Amri, qui joue la tante dans Samia. J’ai demandé à Mohamed Chaouche et à Bouchta Saïdoun, qui m’avait aidé pour le casting des Etrangers, de chercher des acteurs en les filmant. C’est comme ça que Mohamed Chaouche m’a fait rencontrer Lynda Benahouda pour le rôle de Samia. Tous les acteurs sont amateurs, à part Marie Rivière, ou certaines personnes qui jouaient déjà dans Les Etrangers.

La caméra est très discrète, on est vraiment immergé au cœur de la communauté. Votre travail consistait-il à capter des improvisations ou était-il le fruit d’une longue préparation ?

Au bout d’un moment, les acteurs se sont plu dans leurs personnages. Les premiers jours, on leur a fait jouer ensemble des scènes plutôt simples, comme celles de la fête. Ca les a rassurés sur leurs capacités de comédiens. Ils sont issus d’un milieu où l’on ne parle pas. Avec la mère, par exemple, on faisait une première prise qui était toujours entravée par le fait qu’elle était gênée. Quand je l’amenais vers son personnage, je me trouvais face à des réactions étonnantes. Dans la scène du repas où elle s’interpose entre sa fille et son fils, je lui ai demandé de s’engager davantage. Elle a improvisé en partie et a dit des choses qu’elle portait à l’intérieur d’elle-même : le fait qu’elle en avait « marre », que les voisins allaient entendre, qu’elle allait « se jeter par la fenêtre ».
C’est une femme qui a toujours dû temporiser, elle a plutôt vécu des déceptions et, tout d’un coup, ces choses sortaient. A chaque fois, ça se passait de la même façon. Ce qui ne veut pas dire que le frère est vraiment quelqu’un qui cogne ses sœurs, c’est surtout quelque chose qu’il connaît.

Dans Samia, mais également dans Les Etrangers, on retrouve des paroles extrêmement violentes sur la folie, l’idée de « perdre la face », de se « jeter par la fenêtre », comme vous le rappeliez…

Ce sont des gens pour qui l’honneur doit être affirmé fortement parce qu’ils sont dans des situations d’exclusion, ils se sentent destitués d’un rôle. Le frère aîné, par exemple, est dans une impasse. Quand il appelle pour un boulot et qu’il donne son nom, il comprend que ce n’est pas la peine d’insister. Il voit son père perdre son travail et sa santé. Il a le sentiment que si, en plus, il perdait ses sœurs, il ne lui resterait plus rien. Il a besoin de se réinvestir dans un rôle de gardien de la vertu de ses sœurs.

C’est dérisoire, mais il se raccroche à ça…

Voilà, ça revient souvent. Lorsque la sœur aînée part pour la fac, la mère vient la voir et lui dit : « J’ai parlé avec ton père, il est content que tu ailles à la fac, mais il te demande de faire attention aux garçons, que le jour de ton mariage on soit fière de toi. » C’est ça le plus important, plus encore que les études. Le regard des voisins est aussi essentiel, c’est l’idée de ne pas « perdre la face », justement.

Le livre de Soraya Nini se passe pendant les années 80, et Samia à l’époque actuelle. Vous n’aviez pas peur d’exagérer la situation actuelle en racontant un cas ancien, extrême ?

C’est la première chose à laquelle on songeait avec Soraya. On ne voulait pas faire un film désuet. En même temps, on avait le sentiment que c’était encore d’actualité. Ce n’est pas rare de voir dans les cités les garçons demander aux filles de « rentrer à la maison ». Pendant le casting, un grand nombre de filles de 15-17 ans reconnaissaient leur histoire, ou alors celle d’une copine. D’ailleurs, j’ai vu ce sujet évoqué deux fois ces derniers temps au cinéma : dans La Ville est tranquille de Robert Guédiguian (en salles le 17 janvier 2001, ndlr), un personnage dit à un frère : « Tu te plains de la violence des flics mais tu fais subir la même chose à ta sœur. » Et dans son documentaire, Le Jardin parfumé, Yamina Benguigui tombe sur deux beurs qui lui disent : « Moi, si je vois ma sœur avec des mecs, je la massacre. »

Le film a alors inévitablement une portée pédagogique, mais on n’a pas vraiment envie d’en faire un objet militant.

Je voulais une histoire avec de vrais personnages et pas des porteurs de messages. Je ne tenais pas à enfermer le frère qui exerce la répression dans ce rôle. Sa répression est d’ordre passionnel, il a un langage presque amoureux quand il dit : « j’irais en prison pour elle, je la tuerais ». Il est lui-même pris dans une succession d’événements qu’il ne maîtrise pas. Une fois que c’est déclenché, il essaie de se retrouver lui-même, il tourne en rond dans sa chambre.

Etes-vous actuellement sur un nouveau projet ?

Oui, un film pour une série d’Arte, sur l’individu face au service public. Le mien aura pour sujet l’école. On en est au tout début.

Saviez-vous que votre film Sabine est visible en ligne sur le site Liberafilms ?

Non… c’est comme pour les ventes à l’étranger ou les diffusions télé, ce sont des choses que j’apprends lors de rencontres, comme celle-ci… ou quand je tombe dessus par hasard !

Propos recueillis par

Lire notre critique de Samia, en salles le 3 janvier 2001