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La foire Art Jonction fait la part belle, pour la deuxième année consécutive, à l’avènement des nouvelles technologies. Encore méconnue du grand public, la création numérique engendre beaucoup de questions. Pour y répondre, un forum a accueilli début juin 2001 galeristes, collectionneurs mais aussi les artistes eux-mêmes, dont Fred Forest, théoricien et professeur à l’université de Nice, pionnier de l’art numérique en France, ainsi que Sophie Lavaud, sa femme, qui présente sa nouvelle œuvre : Cyber sky.

Existe-t-il un marché pour les œuvres numériques ? Comment les arts numériques traversent-ils le monde de l’art et de la culture ? Les nouvelles technologies vont-elles engendrer de nouveaux types d’artistes ? Fred Forest affirme que « l’œuvre d’art est de moins en moins un objet », expliquant qu’il s’agit plutôt d’une multiplicité d’identités spatio-temporelles différentes. C’est de ce principe d’immatérialité qu’il part pour défendre son art, celui dont il est le précurseur. Pour lui, l’art subit une transformation dans la nature même de ses œuvres : un passage du matériel vers l’immatériel. Mais comment estimer ce changement ? A-t-il un intérêt économique ? En 1996 Fred Forest est le premier artiste au monde à avoir vendu une œuvre immatérielle –Parcelle réseau– vendue aux enchères. L’artiste voulait « tester s’il y avait une économie de l’immatériel », et c’est donc un code d’accès à une œuvre unique sur Internet qu’il a mis aux enchères.

Cependant, comme le fait remarquer Christiane Ramon-Bordes de l’ADAGP, société spécialisée dans les droits d’auteurs, la place des œuvres numériques dans le marché de l’art reste encore floue. Aussi floue que la place de l’artiste lui-même car le propre du Net-art est d’être interactif, de permettre au public d’intervenir dessus ; l’œuvre initiale est modifiée et le public devient co-auteur. Mais si Duchamp affirme « [qu’]il y a autant de tableaux que de regardeurs de tableaux », Fred Forest, lui, se veut ferme sur ce point précis : le créateur est seul initiateur, c’est lui qui établit les conditions d’interprétation qu’il propose au public. L’auteur propose, le public dispose, voilà tout.

De plus, le côté ludique peut porter préjudice à l’œuvre, la discréditer, et rendre sa cote difficile à évaluer. Mais les artistes, comme les collectionneurs (peu nombreux aujourd’hui), misent sur le temps et font remarquer que la photographie a d’abord été un support de diffusion avant d’être un support de création, prédisant ainsi le même avenir à l’Internet. L’adaptation est progressive, explique Sophie Lavaud, « Il faut du temps avant que les gens ne se sentent plus frustrés si un écran numérique remplace la toile. » Fred Forest, Sophie Lavaud, Sylvie Déa -qui travaille sur le cinétisme et le concept de poèmes mouvants- veulent faire évoluer la notion d’auteur. Ils parient sur l’écran numérique comme tableau du troisième millénaire.
Lorsqu’on pose la question de savoir si l’art numérique n’est pas limité naturellement par la technologie dont il faut disposer pour l’apprécier, là encore les artistes parient sur le futur. Selon eux, la baisse du coût du matériel, la multiplication des lieux publics spécialisés et le haut débit pour Internet, devraient amener une véritable accessibilité. Ca fait partie des mutations inhérentes à la vie ; la société évolue et l’art, puisqu’il est dans la société, n’échappera pas à cette évolution.

Pourquoi Internet ? Comme le rappelle Fred Forest, Internet est, pour n’importe quel artiste, un moyen de créer son propre outil de diffusion, à l’échelle planétaire. L’artiste se plaît à affirmer « qu’il n’a plus besoin des institutions artistiques », et que grâce au réseau « il n’est plus un artiste assisté ». Belle parole, qui ne correspond pas tout à fait à la lecture de son CV. Sophie Lavaud est, quant à elle, passée d’une culture analogique aux nouvelles technologies, de l’optique au numérique… D’abord peintre sur toile, elle a ressenti le besoin quasi physique de passer à autre chose ; rendre le monde par ses apparences extérieures ne l’intéressait plus. Petit à petit, Sophie Lavaud a travaillé sur des matériaux plus fluides, des supports plus transparents comme le plexiglas. Une véritable dématérialisation du support. Sa démarche procède d’un besoin de réinventer les modèles de représentation, un refus du « côté fixe » de la peinture qui ne traduit pas, selon elle, la plénitude d’un monde constamment en mouvement. Alors Sophie Lavaud utilise des palettes graphiques, passe de la 2D à la 3D et informatise ses matériaux visuels. Elle travaille sur des effets de mapping, y rajoute une dimension sonore, avec en filigrane une volonté d’art total : un tableau qui a sa propre vie, une œuvre en mouvement.

En jouant avec le temps et le mouvement, Sophie Lavaud veut « rendre quelque chose du monde dans lequel elle vit ». C’est de cette réflexion qu’est né Cyber sky, exposé en avant-première lors du salon : une installation sonore présentée sur une vision station. L’écran sphérique permet une immersion totale dans le tableau, immersion que l’on peut contrôler avec la souris permettant au public d’intervenir sur l’image. Ces « scénographies interactives » sont représentatives de recherches qui associent nouvelles technologies et pratiques artistiques, jonction de l’art et des sciences, déjà préconisée par les constructivistes au début du siècle.

Peu concluant lorsqu’on le voit, très intéressant lorsqu’on y réfléchit. C’est de ce paradoxe que viennent les réticences : certes, les installations stimulent l’imagination et constituent une transgression par rapport aux lieux communs de voir ou de sentir, mais Cyber sky n’a visuellement d’artistique que la démarche. Aujourd’hui les collectionneurs achètent un concept, tout est dans le discours, et l’esthétique de l’objet est mise entre parenthèse au profit de l’esthétique de la communication. L’artiste numérique ne crée pas mais recompose les matériaux existants déjà pour en faire une œuvre hybride, un nouveau modèle artistique.

Aux pigments et au burin se sont substitués les objets de communication et le concept. S’il est clair que le temps favorisera l’adoption de cette nouvelle forme d’expression, il semble moins probable que l’écran numérique remplace la toile pendant ce nouveau millénaire. Même si l’écran plat permettra, culturellement, de faciliter la transition. Comment revendiquer la notion d’art total si le toucher est altéré, si le volume n’existe que virtuellement. Nous faudra-t-il un jour conceptualiser notre concept d’œuvre d’art pour la comprendre ? Dans le doute, parions plutôt sur le futur, épaulé par le précepte d’Heidegger qui affirme que « le propre de l’humanité, c’est de créer de nouveaux espaces ». Pari réussi pour Art Jonction et ses exposants.

Propos et réflexions recueillis lors du forum « Art et Nouvelles technologies » qui s’est déroulé les vendredi 1er et samedi 2 juin 2001 dans le cadre d’Art Jonction 2001, 15e Foire internationale d’Art contemporain de Nice.