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Artiste et écrivain, Arnaud Labelle-Rojoux publie une nouvelle édition de son livre « L’Art parodic’ », plongée loufoque et surprenante dans une autre histoire de l’art : celle des négateurs, renverseurs et autres comploteurs du « vrai » mauvais goût. Quand l’art devient un jeu joyeux.

– Version intégrale de l’interview publiée en novembre 2003 dans Chronic’art # 12

Chronic’art : L’Art parodic’, ce n’est pas (ou pas seulement) l’art parodique. Qu’est-ce qu’un artiste ou un écrivain parodic’ ? Le critère tient-il dans la méthode, dans l’objet, dans la manière de penser ?

Arnaud Labelle-Rojoux : En effet, l’art parodic’ n’est pas l’art parodique. J’explique la chose dans mon livre, tout en admettant naturellement que la parodie n’est pas étrangère à « l’hypermorale » (terme un peu pompeux que Bataille utilise à propos du « Mal ») qui le définirait le mieux : à savoir un renversement des valeurs attachées à l’art sur un mode empruntant volontiers aux modes mineurs d’expression. Qu’est-ce qui caractériserait les artistes ou écrivains ou musiciens « parodic’ » ? Certainement des procédés visant à révéler ce que je nomme le refoulé de l’art (jeux de langages appuyés, détournements, déplacements grotesques), mais surtout une attitude désamorçant le sérieux pontifiant où qu’il se trouve.

L’Art parodic’, écrivez-vous, avilit son modèle, mais pas dans un sens régressif, pas par dépit : c’est un art qui transforme le bas en haut, le négatif en positif, en quelque sorte. Est-ce un art de la négation, comme on pourrait être tenté de le croire à première vue, ou un art de l’affirmation ?

Ce terme de négatif me plait assez. C’est celui qu’emploie Kafka lorsqu’il dit : « je traite le négatif ». C’est une affirmation. Comme « non » est une affirmation. Autant que « oui ». Mais cette affirmation peut ressembler à de la médiocrité ou faire honte. La question serait plutôt : l’avilissement du modèle n’avilit-il pas forcément celui qui s’y risque ? Et la réponse est probablement oui. On n’est pas avec les procédés parodic’ dans le pastiche, lequel relève d’une position de supériorité par rapport à son modèle, un peu ce qu’est l’humour au comique dans le domaine du rire : une façon subtile de le mettre à distance ; une récréation amusée. Disons que ces procédés visent bas et renvoient l’art souvent au trente-sixième dessous ! Je le dis du reste en évoquant Jarry : « l’art parodic’ s’enfonce corps et biens dans dans la fosse qu’il révèle ».

L’Art parodic’, art du renversement, entretient des rapports étroits avec la scatologie et la pétomanie. Dans cette perspective, le bluesman Screamin’ Jay Hawkins rejoint l’artiste belge Jacques Lizène [né en 1946, il s’autodéfinit comme « Poète du Nul » ; son Grand Oeuvre, commencé en 1977, est un mur fécal aux briques changeant de couleur selon les repas] et le grand Jarry dans la galerie des artistes parodic’. La limite avec la régression n’est-elle tout de même pas un peu poreuse ?

Il n’y a pas, me semble-t-il régression dans la mesure où il y a conscience de la situation, même s’il y a certes plaisir, voire euphorie dans l’art parodic’. Pour ce qui est de la scatologie et de la pétomanie il s’agit là encore de procédés. Des procédés, disons, de « mauvais goût » !

Justement : comment distinguer le « vrai » mauvais goût du « faux » mauvais goût, ainsi que vous le faites à propos des Deschiens ou du Magritte de la période « vache » ?

Le « vrai » mauvais goût est un mauvais coup. Fait exprès. Une dégradation volontaire. Une insulte au prétendu « bon goût ». C’est le contraire du kitsch, lequel appartient certainement à une catégorie dégradée de l’esthétique, mais soumise à la loi commune. Le mauvais goût est du côté de la singularité. Cela a certainement à voir avec « l’idiotie » dont parle Jean-Yves Jouannais. Lui insiste sur cette singularité, mais accorde moins d’attention que moi a l’arrière-pensée « mauvaise » fondant souvent l’attitude des « idiots » !… J’ai évoqué Jarry : c’est selon moi un des phares de l’esprit parodic’, avec Ubu, « double ignoble » tendu au public. Tout comme Lautréamont qui parle de pacte avec la prostitution. Tout comme Scutenaire [1905-1987, vieux complice et admirateur de Magritte, ndlr] aussi, dont le texte accompagnant précisément les peintures « vaches » de Magritte, Les pieds dans le plat, ressemble à une mise en garde inquiétante : « Vous vomirez donc si vous n’êtes pas tout à fait pourris, et quand vous aurez vomi vous ferez : « Oui, c’est gagné, les battus c’est nous, mais pourquoi, mais comment ? »« 

A propos de Rimbaud et de Duchamp, deux maîtres-artistes parodic’ s’il en fût, vous parlez d’ « encrapulement ». Que voulez-vous dire ?

L’ « encrapulement », vous le savez, c’est le terme qu’emploie Rimbaud dans une célèbre lettre à Izambard. C’est dans cette lettre, je crois, qu’il dit pour la première fois travailler à se rendre « voyant » par « le dérèglement de tous les sens ». L’ »encrapulement » est cette quête. Lorsque moi j’emploie le mot, l’intention est évidemment moins vertigineuse mais il s’agit bien néanmoins de « dérèglement ». De dérèglement du sens à défaut des sens !

Les procédés seraient donc des armes : parmi ces armes, il y a le détournement, le plagiat… Les situs, entre de nombreux autres, furent à ce titre de grands artistes parodic’ : quelle est la dimension du jeu dans l’activité de l’artiste parodic’ ?

Il faudrait préciser pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté : les situationnistes ont une raideur révolutionnaire, un dogmatisme, un théologisme même, voire un puritanisme assez incompatibles avec ce que je défendrais comme l’esprit parodic’ mais les procédés nés avec l’Internationnale lettriste (dérive, détournement…) et l’idée de dépassement de l’art s’inscrivent dans une histoire parodic’, laquelle n’exclut surtout pas l’irrespect de ses pairs et pères… A Debord, on préférera Vaneigem et à Vaneigem, Verheggen [Jean-Pierre ; artiste belge, auteur prolixe, maître ès calembours bouffons : parmi ses textes, Le Degré Zorro de l’Ecriture en 1974 ou Ridiculum Vitae, en 1994, ndlr]… Ciel, la Belgique qui rapplique !… Ce n’est pas un hasard : c’est la revue de Marcel Mariën (artiste parodic’ s’il en est) Les Lèvres nues qui a publié justement les textes sur la dérive et le détournement ; et les belges se comptent par dizaines dans l’art parodic’… Alors jeu, oui, mais pas au sens, par exemple, de l’Oulipo : jeux de société poussifs pour vacanciers assignés à résidence par la pluie dans leur camping breton ou voyageurs de commerce coincés dans leurs chambres d’hotel (avant que n’existent Canal + ou les jeux sur ordinateur)… Jeu plutôt dans le sens de Picasso ou de Picabia : celui d’une extrême liberté, presque enfantine, et si possible d’une extrême gaîté, avec l’art, la littérature, etc.
Vous consacrez de superbes pages aux Incohérents : Allais, Sapeck, Jules Lévy, Emile Cohl… Qui, aujourd’hui, peut se revendiquer de leur héritage ?

Il y a quelques années j’aurais pu dire Présence Panchounette [groupe apparu à la fin des années 60 et sabordé en 1990, spécialiste du détournement d’objets, ndlr], quoiqu’il ait eu chez eux une dimension critique féroce qu’on ne trouve guère chez les Incohérents. Aujourd’hui peut-être Xavier Boussiron ou Stéphane Bérard, tous deux engagés sur une voie apparemment frivole, l’un du côté de l’émotion simplette, l’autre de l’imbécillité heureuse. Ils touchent, sans avoir l’air d’y toucher justement, mais jusqu’à l’intolérable d’une approximation provocatrice, aux certitudes d’un art  » sûr de lui et dominateur  » comme aurait dit de Gaulle…

Pourquoi avoir placé vos notes directement dans le texte, avec une police de caractères différente, plutôt qu’en bas de page, comme les universitaires ?

Parce que je ne suis pas universitaire !

Comment vos propres travaux, auxquels vous consacrez deux colonnes dans votre « Répertoire de vieilles gloires parodic’ pas forcément hors-course », s¹inscrivent-ils dans la grande et éclectique tradition de l’Art parodic’ ? Est-ce à partir de vos travaux que vous avez théorisé l’Art parodic’ ou, à l’inverse, cette théorisation a-t-elle guidé le sens vos travaux ?

L’écriture et l’histoire font parties de mes matériaux d’expression depuis toujours. Je ne fais aucune différence entre mon activité plastique et ce qui semble relever de la théorie ; l’une ne va pas sans l’autre. Et aucune ne précède l’autre…

Parmi tous les écrivains et artistes parodic’ que vous mentionnez, pour le(s)quel(s) avez-vous le plus d’admiration / de tendresse ?

Pour ce qui concerne l’histoire : Nietzsche, Picabia, Chaplin, Gombrowicz, les Sex Pistols… J’ai cité quelques autres noms (Lizène, Bérard, Boussiron…) mais parmi les plus récents j’aime beaucoup Maurizio Cattelan par exemple. A ce propos certaines personnes s’étonnent qu’il puisse y avoir de véritables « stars » dans l’art parodic’ ; mais les artistes qui constituent cette famille éclectique sont pour beaucoup des « stars » et même peut-être essentiellement des « stars », pas des artistes underground ou marginaux. C’est du reste la raison pour laquelle je monte une « exposition-promenade (parodic’) » à la galerie de l’Ecole des Beaux-Arts de Tours en décembre qui s’intitulera comme ça : « Stars ». On n’y verra que des oeuvres de « stars » parodic’, de Michel Journiac [grand parodiste et travestisseur : Hommage à Freud, en 1972, Rituel érotico-patriotique, en 1979… ndlr] à Paul McCarthy en passant par Kippenberger ou Wim Delvoye (et quelques autres) ; on pourra également avoir accès à une bibliothèque parodic’ idéale, entendre des disques et visionner des films appartenant à cet univers peut-être essentiellement personnel…

Question subsidaire, sur trois livres récents : dans des genres très différents, Edouard Levé, qui vient de faire paraître ses Oeuvres, et Enrique Vila-Matas, avec son Bartleby et compagnie et Le Mal de Montano, sont-ils des artistes parodic’ ?

Edouard Levé ne me paraît pas très parodic’, même si j’ai aimé son livre, tout comme j’ai aimé Bartleby et Compagnie d’Enrique Vila-Matas… Plus qu’eux, Olivier Cadiot, plus déstabilisant, bien que je le mentionne à peine, me paraît appartenir à l’esprit parodic’. Je lui doit d’ailleurs mon titre « l’art parodic’ » démarqué de son « art poétic’« , lui même écho à L’Art poétique de Boileau…

Propos recueillis par

Arnaud Labelle-Rojoux : L’Art parodic’, Zulma

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