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La comédienne Arlette Chosson, qui pourtant dans le passé a travaillé sous la direction des plus grands metteurs en scène, (Roger Planchon, Jean-Pierre Vincent, Armand Gatti, etc.) a tout quitté pour vivre avec les renards. A ses yeux, sa plus grande réussite est celle d’en avoir sauvé du fusil des chasseurs. Et pourtant, tout a réellement commencé lorsqu’un beau jour un chasseur lui a offert un petit renardeau… Depuis, sa maison est devenue une véritable Arche de Noé et elle tourne régulièrement des spectacles animaliers dans toute la France : Rêves de renards ; Le Terrier d’après Kafka…


Chronic’art : Vous avez présenté en août dernier, dans le cadre de Paris Quartier d’été, Rêves de renards, un spectacle construit à partir de votre quotidien en compagnie d’une dizaine de renards… L’aventure est peu banale et mérite d’être racontée.

Arlette Chosson : Ce spectacle est la première étape du travail en profondeur que je projette de faire avec eux. Je vis effectivement avec des renards. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Lorsque je suis en déplacement pour la présentation du spectacle auquel ils participent, je dors près d’eux, pour les rassurer. L’idéal est de pouvoir présenter ce spectacle chez moi, en Bourgogne, sous mon propre chapiteau. C’est là que les renards sont dans leur élément, qu’ils prennent un sens différent pour ceux qui les regarde, et c’est là que le public peut le mieux comprendre ce que je ressens en vivant parmi eux.

Est-ce que le travail que vous faites avec eux est de l’ordre du dressage ?

Non. Mais comme nous, les renards sont des animaux de spectacle. Ils ont parfaitement conscience de ce qui se passe autour d’eux, même s’ils n’y participent pas activement. C’est vrai aussi qu’en vivant avec eux et en les intégrant peu à peu à mes spectacles, j’ai pu constater à quel point ils ont le goût du jeu. Lorsque, hors scène, ils arrivent à faire une chose que je leur ai inculquée, ils sont tout contents. Ca leur donne une vraie raison d’être. Ces jeux sont de toutes façons nécessaires. S’il n’y a pas de complicité entre eux et moi, il n’y a pas de relation possible.

Comment cette histoire est-elle née ?

C’est probablement à l’origine un rêve d’enfant. J’avais monté L’Ane Culotte, dans lequel le renard fait plus figure d’assassin que de compagnon de jeu et ça m’a gênée. Pour casser cette image, j’ai demandé aux chasseurs de la région dans laquelle je vis (la Bourgogne) de m’apporter, si l’occasion s’en présentait, un renardeau que je mettrais à la fin du spectacle. C’est comme cela que Kitsou a fait irruption dans ma vie. Il y est resté quatre ans. Un chasseur me l’avait apporté, un autre l’a tué.

Comment vit-on au quotidien avec des renards ?

La journée commence vers huit heures et dure jusqu’au lendemain matin. C’est à partir de la tombée de la nuit qu’ils acceptent de se nourrir. C’est la nuit qu’ils se promènent. Je les sort en laisse, l’un après l’autre. La nuit est le moment où ils se détendent complètement. C’est aussi le moment de la plus grande complicité entre nous.

Est-ce qu’il y a des fugueurs ?

Oui. C’est même arrivé lorsque j’étais à Paris en août dernier. J’ai passé une nuit entière à en chercher deux qui s’étaient échappés et réfugiés sous les voitures de la rue voisine. J’ai rattrapé la dernière juste au moment où le jour se levait. En général, ils reviennent d’eux-mêmes.

Lorsque vous quittez la Bourgogne pour présenter Rêves de renards sous un chapiteau, comment vivent-ils leur nouvelle vie, avec ces dizaines d’inconnus qui les entourent ?

Ils mettent du temps à s’adapter, mais avec de la patience et beaucoup d’amour de ma part, ils y parviennent.

Il y a un côté paradoxal dans votre démarche qui veut que pour les soustraire aux chasseurs, vous êtes obligée de les priver d’une liberté qui est l’essence même de leur condition d’animal sauvage. Diriez-vous que vous avez établi avec eux une relation suffisamment forte pour que cela fonctionne sans trop de frustration ?

Je pense très sincèrement y être parvenue. Je leur donne beaucoup d’amour et certains me le rendent bien ; même si pour d’autres c’est plus difficile. La captivité est un mal nécessaire. Savez-vous que le renard, pour avoir été classé nuisible, est le seul animal que l’on peut tuer à n’importe quel moment ?

Est-ce que cette relation peut être remise en question à tout moment ?

Si je m’éloigne, cela casse le rapport. Ils m’en veulent un peu. Les renards sont des animaux très possessifs. Konrad Lorenz dit que ce sont des animaux de rituel, d’habitude. Ils ont besoin de retrouver le rituel quotidien du jeu, de la promenade, des caresses… Ils sont très grégaires aussi, ils n’aiment pas la solitude.
Les renardes sont différentes. Elles sont plus difficiles. Elles sont responsables de la suivie de l’espèce et le savent. Ca les rend plus sensitives, plus attentives à ce qui se passe autour d’elles. C’est pour ça que dans la littérature et dans les légendes, la renarde est une bête amoureuse. Elle est le symbole de l’énergie et de la vitalité. Ils faut apprendre à les regarder, à les deviner.

Quel est votre rêve de renards ?

C’est celui d’un monde dans lequel ils vivraient en liberté, un monde sans chasseurs. Ce rêve est aussi une métaphore de mon rêve d’un monde dans lequel les hommes pourraient s’entendre et auraient rayé le mot nuisible de leur vocabulaire. Ce spectacle est une sorte de croisade. Je souhaite que le public (en grande partie composé d’enfants) porte un regard différent sur ceux qu’au fil du temps j’ai appris à bien connaître, qu’il apprenne à les aimer et à élargir son champ de vision à tout ce qui est différent. Le spectacle pose de multiples questions sur la liberté, le monde sauvage, le monde civilisé, le comportement animal face au comportement humain…

Il y a un moment dans Rêves de renards qui renvoie à des souvenirs d’enfance. Lorsque vous les sentez agités, vous leur dites « Je suis là, je t’aime »…

Ils sont comme mes enfants. J’ai doublement envie de les protéger, parce qu’ils sont en captivité et que malgré tout je leur impose quelque chose. Ceux qui ont des animaux connaissent ce sentiment. Ce qui ne veut pas dire qu’il doive l’emporter sur celui que l’on éprouve envers les humains…

Indépendamment du travail de metteur en scène et de comédienne que vous faites dans vos propres spectacles, n’avez-vous pas parfois envie de reprendre votre métier d’actrice ?

Oui. Lorsque j’avais moins de renards, ça m’est arrivé de jouer dans les spectacles d’autres metteurs en scènes. Mais ce qui compte pour l’instant, c’est le désir que j’ai de mener à bien ce projet de mettre véritablement en scène mes renards et de les donner à voir dans toute leur splendeur.

Qu’est ce qui vous passionne ?

L’Art, la création, la mythologie, l’ethnologie. Je suis passionnée par toutes les cultures, en particulier par la culture orientale et extrême-orientale. La nature et tout ce qui s’y rapporte me passionne également. Je voudrais, au travers de mon bestiaire personnel, faire partager aux enfants mon amour pour l’environnement. Vous savez, c’est un bestiaire qui ressemble à un inventaire à la Prévert ! Il y a Violette, l’ânesse de L’Ane Culotte ; Séraphine la blairelle ; El Hayat le serpent ; Blodeuwedd le rat ; et bien-sûr tous mes renards: Titus, Robbie, Frankie, Mooglie (la renarde), Grizzloup, Lishkou. Les comportements animaux me fascinent, ainsi que la façon dont les hommes communiquent avec eux. Mille autre choses encore. Je suis une curieuse impénitente !

Propos recueillis par

Bio express

Actrice, elle a débuté à Lyon avec Roger Planchon, Armand Gatti, Jean-Pierre Grandval… Puis elle a travaillé avec Robert Gironès, Jean-Paul Vendzel, Jean-Pierre Vincent, René Allio… Elle a créé, avec Jean-Louis Hourdin, le Groupe Régional d’Action Théâtrale (Bourgogne), avant d’aborder la mise en scène de textes de Tahar Ben Jelloun et de L’épopée de Gilgamesh.
Elle a ensuite travaillé sous la direction de Pierre-Etienne Heymann, Michel Deutch, Alain Margnat. Elle a chanté Piaf, les airs tziganes. Elle a mis en scène L’Ane Culotte, où les animaux (ânesse, chouette, paon, hérisson, lapin, etc.) ont fait leur apparition ; puis Rêves de renards, Le Terrier, A la France, aux ânes et aux autres. Des spectacles qu’elle présente en alternance et en tournée.

Pour connaître les dates et lieux de représentations des spectacles d’Arlette Chosson :
La Maison des Lischkou – Gros Chigy
Saint-André-le Désert (Saône et Loire)
Renseignements : 03 85 59 81 25