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La dérision, l’humour mais surtout une critique acerbe envers les riches et les puissants sont les thèmes de prédilection de cet écrivain qui naquit au Caire en 1913. Salué par Henry Miller, ami de Genet, Queneau, Giacometti et Camus, cet « inconnu reconnu » est un révolté. Rencontre.

Il y a un mois et demi, à Toulon, en face de moi, droit comme un i devant une pile de livres, j’avais remarqué un homme étonnant. Pas un vieillard, malgré les mains et le visage parcheminé. Un type de quatre-vingts ans, peut-être, mais d’une vie évidente. Le regard comme absent, comme planant à mille lieues au-dessus de ce salon du livre bondé à souhait. Une attitude souveraine, on aimerait dire « dandy » même si le mot a eu tendance à se galvauder. Tiré à quatre épingles, regardant cette foule se presser comme des fourmis autour de Bernard Werber, ou un autre poids lourd du bouquin sans âme. Il s’en fichait, Cossery. Il s’en fichait et il avait raison. Je m’étais alors levé moi aussi au-dessus de ma pile de livres qui ne descendait pas, j’étais allé voir son accompagnatrice, pas lui directement car il m’impressionnait. Le nom m’était revenu comme dans un flash-back, un soir où après une journée de dissertation, j’étais passé voir mon ami Raphaèl et que j’avais trouvé son père, diplomate au Caire, mettre dans sa valise trois livres de Cossery. « Ca, c’est de la littérature subversive » m’avait-il dit, souhaitant par là indirectement m’encourager dans ma voie d’apprenti romancier. Il y avait là, je me souviens, un petit livre au titre imparable : La Violence et la dérision. Et puis Cossery et ses livres m’étaient sortis de la tête. Je les ai pris en pleine gueule il y a trois semaines, et aujourd’hui, je rencontre leur auteur, à l’occasion de l’édition en coffret de son œuvre intégrale.

Hôtel de Louisiane. Je me suis planté d’endroit. Rue de Seine aussi, mais un autre hôtel, plus palace, où un type de la réception, en uniforme rouge, me dit qu’il ne connaît pas Albert Cossery. « Il fait quoi ? » « Il est écrivain, ça fait quarante ou cinquante ans qu’il vit là. » « Je ne vois pas, désolé. » Un peu plus bas, peut-être ; passer le bar du marché, là où vont flâner Beigbeder et Wizman, de jolies filles, tout le temps, sophistiquées à souhait… Saint-Germain-des-Prés. Une enseigne un peu miteuse avec une enseigne multimédiatique : un arobas bleu sur fond blanc. Internet est accessible d’ici. Génial. Je suis à la bourre. Je pousse la porte de l’hôtel. A la réception, le garçon me fait un signe de la main. C’est à droite. Descendre quelques marches et l’on se retrouve dans un petit salon obscur. Trois personnes en regardent une quatrième. Sébastien Le Fol, du Figaro, droit sur sa chaise, costume noir et chemise blanche, calepin à la main, incisif, concentré, et puis les deux drôles de dames de Losfeld, Joëlle, l’éditrice, crinière rousse et regard espiègle, et Isabelle, grande brune et sourire radieux, même pas furieuses de mon retard. En face, sapé comme un prince, d’une élégance certes un peu datée, mais à 87 ans on ne lui demande pas d’être en Paul Smith, en imperméable beige, veste, chemise et cravate rouge, Albert Cossery, écrivain égyptien francophone, auteur de huit livres en soixante ans. Le même regard impitoyable et tendu qu’à Toulon, le profil d’aigle, il répond, torse droit et mâchoire féroce, aux questions posées par le reporter du Figaro.
Aucun son ne sort des lèvres qui pourtant remuent. Opéré voici deux ans d’un cancer du larynx, Albert Cossery n’a plus de voix ; c’est son éditrice qui sert d’interprète, familiarisée au débit de parole de celui qu’on appelle le Voltaire du Nil, à la repartie jadis cinglante. Jadis ? « Depuis que j’ai perdu la voix, j’ai gagné en tranquillité : je n’ai plus à répondre aux cons », dit-il. Car Albert Cossery, même réduit au silence physique, n’a pas la langue dans sa poche. Un court instant, nous revenons sur une anecdote : il aurait traité Denise Fabre de conne. Précision : il s’agissait de Dorothée. Cossery s’adonne alors à une saillie contre la connerie du siècle, plaint les enfants d’aujourd’hui, condamnés par la télé à un décervelage progressif. Et toi, ta jeunesse, Albert ?

Né en 1913 au Caire dans une famille « aisée, pas riche », qui vit de l’exploitation des terres qu’elle possède du côté de Rosette, Cossery est déjà en marge. Elevé chez les jésuites, qui sans doute lui auront appris ce sens classique de la langue, ce caractère incisif de la phrase, il part une première fois en 1936 à Paris. Ebloui. En 1945, il prend le bateau à Alexandrie, passe par Marseille, arrive à Paris en 1945, définitivement, « pour faire la noce ». S’installe à Montmartre. Fréquente tout le gratin artiste de Saint-Germain-des-Prés, balade sa silhouette de prince oriental taillé à la serpe sur les boulevards du 6e. Fait des ravages. Le Don Juan de da Ponte avouait 1 001 femmes ; il en confesse 2 000. Camus est son « copain de drague ». Quand vous lui demandez s’ils parlaient ensemble de littérature, il vous dit qu’il s’agit d’une question idiote, et malgré l’extinction définitive de la voix, vous comprenez car le souffle est devenu rauque et ne vous laisse aucune chance. Vous reprenez votre respiration et vous tentez de nouveau de vous concentrer pour trouver une question qu’il jugera digne d’être posée. Retour sur l’époque bénie : Giacometti lui offre des toiles ; il les revend pour se faire un peu d’argent. Cossery ne veut pas travailler, comme son père et son grand-père avant lui. « Aujourd’hui, les gens travaillent plus pour avoir plus. Au lieu de s’arrêter de travailler pour être tranquille en ne possédant rien. Je n’ai pas de femme, pas d’enfant. J’enlève mes vêtements dès que je suis chez moi ; ainsi ils restent neufs. Je ne vois pas pourquoi je travaillerai. »

Très vite Cossery quitte son petit studio de Montmartre. Faire croire aux jeunes filles qu’il levait dans les caves de Saint-Germain qu’il n’habitait pas loin, qu’on pouvait donc marcher (le fringant Egyptien n’avait pas un sou qui vaille pour attraper un taxi) n’a tenu qu’un temps. La nuit, les belles fatiguent vite. Il s’installe à l’Hôtel La Louisiane, en plein Saint-Germain, qu’il ne quittera plus. Chambre 58. Austère. Quelques livres, sa garde-robe. Et une télé, qu’il regarde, non pas tournée à l’envers comme le « snob » de Boris Vian, mais le son coupé. « Comme ça, ça remue devant moi, comme s’il y avait quelqu’un. » Donc, des fêtes, des femmes, qu’il célèbre avantageusement dans ses romans, plutôt jeunes d’ailleurs, et un paquet d’habitudes raffinées qu’il ne quittera plus : le café au Flore, la promenade au Luco, les penne chez Armani, « parce qu’ailleurs, on bouffe de la merde ». Une géographie limitée au 6e arrondissement, et un rythme de pacha, voilà ce qui qualifie ce vieil homme vert : un mot par jour, une phrase quand il se foule. « J’ai tout mon temps », confie-t-il. Pourtant, quand vous lui parlez d’oisiveté, même quand vous prenez la précaution de préciser qu’étymologiquement, « oisiveté » vient de « otium », « loisir aristocratique », mot à valeur méliorative chez les anciens Romains, il vous foudroie, avec des gestes d’énervement. « Ce n’est pas de l’oisiveté ; je réfléchis. Je suis un terroriste de la pensée. Parce que je me suis laissé le temps de penser. »
Résultat, un livre tous les dix ans, ou presque. Il est peut-être le seul à penser qu’un livre se mérite. Le dernier, Les Couleurs de l’infamie, aura pris quinze ans. Pas fonctionnaire pour deux sous, le Cossery. Il ne pointe pas tous les ans à la rentrée littéraire, mais s’y impose quand il veut. Sans jamais perdre un seul de ses lecteurs, qui constituent un club fidèle et même en voie d’expansion. On le lit de plus en plus jeune. On lui fait l’honneur des médias : « Je ne suis jamais autant passé à la télé que depuis que je ne peux plus parler. » Avait-on peur de ses reparties cinglantes, de se faire moucher par quelqu’un pour qui prendre des gants relève de l’adynaton ? De Caunes lui avait fait l’honneur du Nulle part ailleurs, grande époque ; de l’Express à Voici, des plumes aussi enthousiastes que respectueuses l’encensent dans la presse. Et pourtant Cossery reste atypique, secret comme un sphinx, écrit des livres en apparence anodins, petites fables orientales à rebondissements, à double, voire triple détente. Toujours sur le même lieu, depuis Les Hommes oubliés de Dieu, recueil de nouvelles écrit à dix-sept ans et salué par Henry Miller comme « un de ces livres qui précèdent les révolutions », jusqu’au dernier. L’Egypte, toujours, même s’il n’y est revenu qu’une seule fois depuis sa jeunesse. Avec l’odeur des rues du Caire, du quartier El-Hazar aux rives du Nil, l’agitation du petit peuple, la chaleur et la torpeur, le thé à la menthe et le hachisch, une faune de dandys fauchés et de putains aristocratiques aux « paires de fesses accrocheuses », comme disait Miller, et toujours prêtes à se donner pour rien devant l’élégance et la classe. En lutte contre le pouvoir en place, toujours, ses héros. On vote pour des ânes, on renverse des tyrans à coups d’éloges, trop exagérés pour être vrais. On fait l’amour plus que jamais. On prend le temps de vivre. Et de résister à grands coups d’éclats de rires. La Violence et la dérision, Une Ambition dans le désert, Un Complot de saltimbanques, autant de titres-programmes annonçant la double postulation existentielle du vieux monsieur.

Sérieux mais jamais chiant, léger mais avec toujours une once de gravité. Sa fête à Paris, les longues soirées avec Camus et les filles troussées à La Louisiane, il faudra donc les imaginer. Il n’écrira jamais rien là-dessus, préférant conter l’Egypte du peuple dans une posture de pharaon, de la chambre 56 de son hôtel de la rue de Seine. Mais pour l’heure, il est temps de laisser ce diable d’Albert quitter la table, se faire saluer par le garçon d’un « au revoir monsieur Cossery », et trotter dans la rue en direction du Luxembourg, en méditant quant à nous sur la phrase phare du dernier terroriste de Saint-Germain-des-Prés : « J’écris pour que les gens qui me lisent n’aillent pas au bureau le lendemain. » Continue à écrire, Albert, et nous arriverons bien à comprendre que ce n’est pas de travail dont nous avons besoin, mais bien de loisirs.

Joëlle Losfeld vient de rassembler dans un élégant coffret toute l’œuvre d’Albert Cossery : « L’Intégrale Cossery » (Editions Joëlle Losfeld)