PARTAGER

A l’occasion de la sortie française de Chapeau Melon et Bottes de cuir, le film (invisible en raison de l’absence de projections de presse), il est intéressant de revenir sur la série culte des années 60, en s’interrogeant sur l’importance d’une telle adaptation, tant le modèle original, semblait approprié à son médium : la télévision.

On a toujours beaucoup glosé sur le cinéma anglais. Est-il vraiment le pire qui soit ou la méconnaissance de certains d’un patrimoine trop peu connu les conduit-elle à d’injustes généralités ? Trêve de polémique, peu importe après tout, car il est un domaine où les britanniques furent les plus inspirés, les plus subtiles et géniaux. Je veux parler des séries télévisées.
Face à l’habituelle balourdise de leurs cousins d’Amérique, nos chers Anglais surent créer ces séries qui peuvent prétendre à la postérité. D’aucuns me répliqueront, croyant abattre en trois mots mes opinions vites assénées : « Et Mission Impossible, et Starsky & Hutch, et Magnum, et … » Mais je leur éviterais de s’avancer plus loin. Et moi de m’expliquer ; en quoi donc les séries anglaises peuvent-elles prétendre à une supériorité sur leurs cousines d’outre-Atlantique ?

Pour répondre, je choisirais un exemple, forcément arbitraire, mais qui, je le pense, sera le plus à même d’illustrer mon propos. Il s’agit de cette série que les Français connaissent sous le nom de Chapeau melon et bottes de cuir et que l’on nomme The Avengers, au royaume de la perfide Albion. Et ce n’est peut-être pas un hasard si la série naquit dans la dernière contrée aristocratique de la vieille Europe. Car les arguments qui jouent en faveur de The Avengers dépassent de loin un simple exotisme made in England qui avait fort cours à l’époque de sa création et fut sans doute un des moteurs de son succès. Non, il y a autre chose.

Que représentent les deux héros, John Steed et Emma Peel sinon ces deux personnages si bien habillés, si classieux, si à l’aise dans toutes les situations (si « yard » aurait dit George Cukor, le plus anglais des cinéastes américains). Ils sont l’ultime résistance de l’individu face à un monde qui se déshumanise, ils incarnent le réflexe de défense de la plus archaïque des représentations du passé culturel et intellectuel des hommes (je parle de l’aristocratie) face à une humanité qui s’effrite et plonge dans la folie. Et la folie, puisqu’il faut bien la nommer, c’est le progrès. Le progrès au service des fous, des puissances marchandes, parfois des soviétiques (mais assez rarement pour que l’on loue un refus de plonger dans le consensus anti-soviétique qui monopolisa la plupart des séries de l’époque). Un refus de la prise de position politique bienvenue car elle évite à la série d’être une longue et fatiguante suite d’intrigues propagandistes.
La tendance humaniste de The Avengers s’affirme dans l’optimisme (obligatoire me direz-vous) de la lutte de notre couple vengeur : les inventeurs fous, les spéculateurs envieux, les ennemis de tous finissent toujours par périr par les armes qu’ils réservaient à leurs victimes. Tout rentre ainsi dans l’ordre dans la plus pure tradition de la morale biblique.

Mais vue sous cet angle la série dont nous chantions les louanges paraît bien sèche, trop pascalienne, il lui manque ce goût, à la limite de la luxure, qui nous la fait aimer. Sans encore parler des personnages, c’est dans les scénarii que se trouve le secret de la réussite. Si on a souvent dit qu’au cinéma un scénario (bon ou mauvais) ne faisait pas un film (bon ou mauvais), il ne semble pas en aller de même pour les séries TV. Les créateurs de la série, les producteurs Albert Fenell et Brian Clemens, l’ont bien compris. A la morale aristocratique il fallait mêler assez de fantaisie et d’intelligence pour ne pas faire d’elle une ode au « bon vieux temps ». Autrement dit, l’humour et la grivoiserie de la série lui promettent la popularité. Qui n’apprécia ces fins, filées de métaphores subtiles, où Steed, après l’effort, fait gicler un champagne bien frais (le réconfort), où John et Emma se retrouvent propulser dans une fusée vers le septième ciel… N’y a-t-il un épisode où Steed se risque à avancer que son unique peur (dans cet épisode les victimes étaient tuées par leurs phobies) était qu’il n’y ai plus de champagne !

Si donc la bonne intelligence de The Avengers se révèle dans sa bienheureuse suspicion envers le progrès (vive le progrès certes, mais à qui sert-il ?), celle-ci se refuse à un ascétisme, hors de propos puisque qu’une série est avant tout un divertissement (et là je me fais un plaisir de clouer le bec à ceux qui voudraient encore faire croire que morale et divertissement ne font pas bon ménage).

Mais passons maintenant au second point qu’il était question d’aborder, c’est-à-dire l’adaptation de série au cinéma puisqu’on sait que ce mois d’août verra la sortie d’un film tiré de la série.
Interprété par Ralph Fiennes et Uma Thurman, le film aura pour première volonté de coller à l’univers de son modèle (Jerry Weintraub le producteur est un fan inconditionnel de la série) tout en facilitant l’accès à un public plus jeune à qui la série est inconnue. Ainsi, le réalisateur Jeremiah Chechik (Benny and Joon) même s’il s’est efforcé de suivre les fameuses directives de Brian Clemens à la lettre, à savoir employer le moins de figurant possible pour faire ressortir les héros, et refuser tout réalisme en prenant systématiquement à contre pied tous les repères de notre réalité, n’a également pas lésiné sur l’utilisation massive d’effets visuels impressionnants.

Le scripte fera référence à un épisode de la série originale (Dans 7 jours, le déluge pour les aficionados) et traitera du plan machiavélique consistant à changer le cours de la météo que mets en œuvre l’écossais infâme Sir August De Wynter (campé par Sean Connery) et des stratégies qu’emploieront Steed et Mrs Peel pour le déjouer. Il se déroulera en 1999 dans un Londres minimaliste à mille lieux de l’actuelle capitale anglaise, comme si cette dernière n’avait pas passé le cap des sixties.

Le film mettra également en scène la première rencontre du couple ce qui nous vaudra certainement une tentative d’approcher les affrontements oraux inspirés des pièces de Noel Coward auxquels se livrent nos deux protagonistes dans la série. Le réalisateur définit lui même son œuvre en ces termes : « C’est un film très divertissant qui combine le meilleur de la légèreté d’une comédie romantique avec de l’action intense ».

Quelles objections pourrait-on voir dans l’entreprise à laquelle se livrent Jerry Weintraub et Jeremiah Chechik ? Pour cela le Mission Impossible de De Palma peut déjà nous fournir quelques éléments de réponses. Primo, que le film risque bien de ne rien avoir en commun avec la série, où plutôt, même s’il a beaucoup de choses en commun, l’essentiel n’y sera pas. Le film de Brian De Palma, s’il n’est pas un bon film, peut pourtant être considéré comme une bonne adaptation : même s’il ne ressemble pas à l’original il en garde les « personnages » principaux, les gadgets. Et c’est justement là que le bas blesse pour Chapeau Melon et Bottes de cuir. Car John Steed c’est Patrick MacNee et personne d’autre, Emma Peel est Diana Rigg, et pas une quelconque brune emperruquée. A l’époque les producteurs ne s’y étaient pas trompés qui avaient introduit un nouveau personnage féminin quand Diana Rigg quitta la série. Nouvelle actrice, nouveau personnage, tel a toujours été la loi des séries.

Comment The Avengers survivrait-il à la perte de son âme, alors que James Bond lui-même (qui s’apparente plus, budget excepté, à la série télévisée qu’au film) est moribond à force de changements ? Gageons que ceux qui iront voir le film en espérant y revoir briller la flamme du fleuron des séries britannique soient déçus. Maintenant pour ce qui est du film…

Christophe Clavert