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4
sur 5

Why ? Une semaine après le « Pourquoi ? » bêlé d’un bout à l’autre du dernier Giannoli, en voici donc un autre, qui résonne en english dans la banlieue pavillonnaire américaine où Dupieux a réalisé son troisième film. Celui-ci n’a rien pour surprendre, ni, a priori, pour rassurer. Ici, c’est un autre type de volontarisme qui inquiète, dans l’application que semble mettre Dupieux à faire clignoter sa signature, comme clignotait dans Rubber le néon un peu pénible d’un « No reason » venu justifier son appétit pour l’absurde. Quand le film commence, un réveil matin affiche 7h59. Le petit volet mécanique s’anime, clic, clic : il est 7h60. Avec le réveil matin farceur, c’est l’alarme d’un nonsense désormais bien identifié à Dupieux qui se fait entendre dès l’entame du film. De quoi parle Wrong ? D’un type sans qualité, dans une banlieue américaine anonyme, qui a perdu son chien, enlevé en fait par un mystérieux gourou à natte qui apprendra au type à communiquer par télépathie avec l’animal. Pendant que l’enquête avance grâce à un détective qui a réussi à traduire en signal VHS les souvenirs d’un étron déposé par le chien le matin du kidnapping, le type est harcelé par une livreuse de pizza nymphomane qui le prend pour un autre (ou pas) et par Eric Judor qui joue un jardinier mexicain avec un accent français.

Il y a d’abord une certaine inquiétude à voir Dupieux s’entêter sur la voie de cette étrangeté un peu forcée que Rubber, malgré ses qualités (le pneu, personnage fabuleux), avait cherché à situer sur un horizon théorique de déconstruction assez vain – le « No reason » pour emballer la flamboyante absurdité du scénario. Fausse impression, heureusement : Wrong, à la fois moins et plus ambitieux, s’autorise en fait à continuer ce programme sans autre conviction que celle qu’il loge dans la toute-puissance d’un récit maboul, gros serpent narratif lancé la gueule ouverte dans un imaginaire où tout devient disponible. Ce récit malade, qui progresse comme par métastases, se déploie sur une pente toujours plus inquiète et terrifiante (le film au fond n’est pas vraiment drôle, limite sinistre), qui est bien ce qui intéresse le plus chez Dupieux (Steak lui-même était un sommet d’anxiété), et qui l’installe un peu mieux dans la lignée Buñuel-Resnais-Lynch à laquelle sans doute il prétend. Dans sa timide résistance à une absurdité qui est pourtant, partout autour de lui, la norme, le « why ? » révèle une angoisse qui est contenue en fait dans son inanité-même – il n’y a pas plus absurde au fond que cette question, que personne ici n’est en mesure d’entendre. Avec lui, surtout, se continue pour Dupieux un étrange voyage, entrepris moins en Amérique que dans une sorte d’inconscient américain filtré par la cinéphilie, et ramené à la surface de quelques décors-clefs : campus et forêts de pins dans Steak, désert dans Rubber, ici pavillons de banlieue anonyme, où le « why ? » résonne moins comme éloge du nonsense, que comme le cri d’effroi d’une Amérique vue depuis les rêves malades d’un Français lui-même plein de terreur.