A Cannes, l’animation moyen-orientale se porte bien : après l’Iranien Persepolis en 2007, l’Israélien Valse avec Bachir fut à son tour annoncé comme un sérieux outsider pour la Palme 2008. Pas de prix au finish, mais une victoire quand même : le film d’Ari Folman est l’un des plus précieux de l’année, une oeuvre aussi étrange que pénétrante dont la première qualité est d’imposer en douceur un univers visuel qui lui est absolument propre, à mi-chemin entre le documentaire le plus classique, la fresque historique ouatée et l’animation à grand spectacle. Valse avec Bachir descend dans les profondeurs de la mémoire d’un cinéaste hanté par une image mystérieuse : lui se baignant devant Beyrouth, en pleine nuit, avec deux camarades. La trajectoire du film – un souvenir d’Ari Folman, alors jeune soldat de Tsahal plongé dans la guerre au Liban dans les années 80 – recoupe un autre événement qui en est le point aveugle autant que la scène traumatique, une ombre tapie sous la surface lisse, brune et mordorée des plans qui coulent en silence : le massacre nocturne de Sabra et Chatila dont Ari ne se souvient d’aucune image.

La réussite éclatante de Valse avec Bachir tient dans cette collision figurative où la transparence des scènes de témoignage transférées en images animées (idée géniale : un décalque absolu et prosaïque du réel) se brouille dans l’opacité lancinante de séquences d’animation virant à la boucherie ultra réaliste (qui font de Valse avec Bachir l’un des plus puissants films de guerre vus depuis longtemps). A sa façon, Folman reformule la dialectique du Redacted de De Palma (après tout, les images animées peuvent beaucoup, sinon plus ici que les traficotages numériques) en renversant insidieusement le rapport de tension entre réel filmé, empire de la vision et reconstitution. De là cette ambiguïté qui fait toute la beauté du film : le trait net, coupant, volontiers simpliste des dessins et des figures se dérobe peu à peu sous les effets de brouillage oniriques de la mise en scène (la voiture rouge que l’on voit plusieurs séquences avant qu’un personnage n’en parle comme d’une menace à venir). Le découpage, qui laisse la part belle aux effets d’hypnose et de lenteur, les mouvements engourdis ou la musique suspendent le présent pur du reportage en une matière imaginaire et volatile. Par sa pureté formelle, Valse avec Bachir double son si précieux travail de mémoire d’une folle aisance à repousser les limites du cinéma d’animation. Eblouissant.

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