Daté de 1963, on doit Une Jeune fille à la dérive à un cinéaste oublié de la Nouvelle Vague japonaise. C’est une annonce qui devient familière : des sixties nippones nous arrivent ainsi, à intervalle assez régulier ces derniers temps, des films peu ou pas vus, restés jusqu’ici sur le tamis de l’histoire du cinéma. A l’époque, pourtant, les films de Kirio Urayama n’étaient pas passés tout à fait inaperçus. Entré à la Nikkatsu en 1954, compagnon de route d’Imamura (ils font leurs armes ensemble à la Nikkatsu), Oshima et Yoshida (dont il partage le scénariste, Yoshio Ishido), il est invité à Cannes en 1962 avec La Ville des coupoles, premier film qui enthousiasma Truffaut. Lequel, interrogeant Urayama, lui confie y trouver une certaine familiarité avec ses propres films. On voit bien pourquoi, à découvrir aujourd’hui Une jeune fille à la dérive, second film de Urayama avant une longue traversée du désert. C’est une modernité douce et habitable qui est à l’oeuvre ici, accrochée au récit et volontiers sentimentale, assez loin en tout cas de celle, coupante et agressive, de ses contemporains Oshima et Yoshida.

Il s’y agit bien pourtant d’y faire, là aussi, une sorte de portrait de la jeunesse de l’époque, mais Urayama va chercher ses personnages ailleurs, c’est à dire loin des villes, du côté d’un prolétariat provincial tout juste effleuré par la modernité. Dans un petit village côtier, Wakae, une adolescente paumée dont la mère est morte et le père une épave, retrouve Saburo, ami d’enfance revenu de Tokyo qui va tenter de la prendre sous son aile alors qu’il n’a, lui-même, guère plus de perspectives. Une idylle naît alors, vite condamnée sous les coups conjoints du sort et de la mentalité conservatrice du village. Entamé sous l’angle du réalisme social, le film glisse vers un mélo assez cruel et désespéré, mais il manque longtemps à la mise en scène, élégante et précise, quelque chose qui la tirerait vers plus de crudité, vers une violence qui ici reste en germe, un peu trop contrainte. Elle éclate pourtant, dans les derniers moments, en une scène assez remarquable qui annonce une fin magnifique. Les jeunes amants sont à la gare, la fille est sur le point de prendre le train, un train qui doit l’emmener à Osaka, loin de Saburo. Celui-ci la presse de rester, et elle fond en larmes, hurlant, tandis qu’à côté un groupe de paysannes se forme pour assister, devant un poste de télévision, à l’élection de Miss Printemps. À l’échelle du film, c’est probablement ce qui est le plus beau, la manière dont la modernité des villes (celle des autres films de la Nouvelle Vague) est préservée à l’état de mirage, d’écho lointain tandis que l’errance des adolescents est condamnée à s’engloutir dans la temporalité provinciale de leur village. Pour ces moments-là et sa belle conclusion, Une Jeune fille à la dérive méritait bien d’être sorti des oubliettes.

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