1. Gone girl, David Fincher.

 

Ne cherchez pas, tout est là : cette année, le top Dix est un top Un.

Plusieurs raisons à cela. D’abord un peu de fatigue, causée par la pandémie de ces petits panthéons hivernaux, dans la presse et sur les blogs, sur la page Facebook de votre tonton et dans le cahier de texte de votre petite sœur. Et l’impression qu’en se démocratisant sur les réseaux sociaux, ce vieux rituel (distribuer dix médailles par voie de presse pour faire le bilan raisonné d’une année de cinéma) se résume désormais à un suspense domestique et infinitésimal, rejoué aux quatre coins de la Toile jusqu’à ce que le dernier cinéphile ait posé ses cartes Pokémon sur la table. Ensuite, une question, que tout ce bruit encourage à poser. En distinguant dix films (ce qui est beaucoup, sauf à considérer qu’on produit 50 chefs d’oeuvre par an), que dit-on qu’on n’aurait déjà dit tout au long de l’année ? L’exercice est plaisant (tout le monde aime les listes – cf. le Facebook de tonton), mais purement récapitulatif, et à ce titre peu déterminant. Il devrait, à l’inverse, être prospectif, faire moins un bilan qu’un pronostic : dans dix ans, dans vingt ans, que restera-t-il de « 2014 » ? Quels films auront eu la force suffisante pour quitter le ruisseau de l’année civile et rejoindre l’océan d’une « histoire du cinéma » ?

D’où cette contrainte, drastique, que nous avons souhaité nous imposer : ne retenir, de « 2014 », qu’un seul et unique film. Ce qui ne revient pas, bien sûr, à dire que Fincher est seul à mériter sa place sur le podium, ni même qu’il a fait le « meilleur film » de 2014. D’autres auraient pu y prétendre, à commencer par Godard, Dumont ou Glazer, ainsi que le confirment les tops individuels ci-dessous ; d’autres encore ont fait de très beaux films, tout désignés pour un « top 10 » : Hayao Miyazaki, Alain Cavalier, Kleber Mendonça Filho, Frederick Wiseman, Alain Resnais, Kelly Reichardt. Ce qu’il s’agit d’affirmer, c’est, outre la conviction (exprimée ici et partagée par la majorité d’entre nous) que Gone Girl est un grand film, le sentiment qu’il est aussi le plus « contemporain ». Mais « contemporain », ça ne veut pas dire : en phase avec l’époque, dont il serait un simple reflet dans le miroir de l’art et de l’industrie – ce dont Fincher, à vrai dire, s’est longtemps contenté. Et c’est d’ailleurs à cette fonction plutôt triste qu’ont voulu le réduire beaucoup de ceux à qui le film a déplu, en refermant sur lui deux verrous, l’un socioculturel (« bouh, le vilain film misogyne ! »), l’autre qui lui reprochait sa « maîtrise » en suivant une boussole moderniste suffisamment déréglée pour pointer des éclats d’avant-garde dans Mommy. Après tout, si ceux-là n’ont plus besoin de maîtres, qu’on les laisse creuser leur bac à sable.

Non : un film « contemporain » au sens où Gone Girl dresse le plus solide des ponts entre hier et demain, c’est-à-dire entre un cinéma qu’on a aimé avant lui (« maîtrise » de Lang, de Preminger, d’Hitchcock), et un autre qu’on aimera aimer demain, dans la continuité d’une seule et même tradition. Tradition qui n’est pas exclusivement américaine mais qui fit la gloire de l’industrie hollywoodienne, laquelle est aujourd’hui à la peine en dépit de son écrasante domination économique ; tradition qui fait se rejoindre intelligence et émotion dans l’impératif transparent que lui dicte son goût des histoires ; tradition de récits aussi denses qu’échevelés, où les considérations morales ne tournent jamais le dos aux délices enfantins de l’entertainment ; tradition classique et donc toujours moderne (qu’emblématise ici l’étrange vitesse olympienne d’un montage suprêmement élégant) ; tradition à la fois populaire et aristocratique, que Fincher mène à bon port en laissant une intrigue de roman de gare nous révéler nos angoisses et nos fantasmes. On n’en demandait pas plus pour 2014. Joyeux Noël.

 

GoneGirl

TOPS INDIVIDUELS

 

Jérôme Momcilovic : Gone Girl, David Fincher
Murielle Joudet : Gone Girl, David Fincher
Guillaume Orignac : Gone Girl, David Fincher
Yal Sadat : P’tit Quinquin, Bruno Dumont
Louis Blanchot : Gone Girl, David Fincher
Sébastien Bénédict : Adieu au langage, Jean-Luc Godard
Raphaël Nieuwjaer : Adieu au langage, Jean-Luc Godard
Mathias Kusnierz : Under the skin, Jonathan Glazer
Frédéric Bas : Under the skin, Jonathan Glazer
Louis Séguin : P’tit Quinquin,Bruno Dumont
Amélie Dubois : Night moves, Kelly Reichardt

 

 

 

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