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4
sur 5

La chronique adolescente est devenue un genre aux multiples extensions : film d’action (Girlfight), documentaire urbain (Our song), film d’horreur psycho-glamour (Elephant), roman-photo high class (Ken Park). Au croisement de tout cela, le premier long métrage de Catherine Hardwicke cherche sa place. Le fait qu’il ne la trouve pas vraiment importe au fond assez peu : il y a là suffisamment de liberté, un refus absolu de l’objectivité, qui donnent à Thirteen le charme des plus beaux films adolescents. Air connu : Tracy, sage écolière, est perdue entre l’absence de son père et les déboires de sa mère, encombrée d’un amant loser et maxi-beauf. Elle séduit Evie, la fille la plus délurée du lycée, pour l’accompagner de l’autre côté du miroir : girl culture insolente, sexe, drogue et rock’n roll.

Rien de bien original donc, si ce n’est cette façon d’immédiatement capter l’attention. Le choix d’une caméra portée à l’épaule d’un bout l’autre du film serait anodin s’il ne s’accompagnait d’un étourdissant travail plastique (la scène de danse nocturne autour des fontaines du parc). Thirteen n’a pas été tourné en numérique, et le mélange entre immédiateté convulsive du filmage et texture épaisse et chatoyante des plans en super 16 sidère par son rendu à la fois naturel et sophistiqué. Les effets de style, la tentation du vidéo-clip (la rencontre entre Tracy et Evie aux allures de spot MTV) sont bien vite dépassés par un enjeu plus profond : fondre le rythme incontrôlé du réel dans une mécanique parfaitement huilée, calibrée, chronométrée. Principe naturaliste contre autorité de la mise en scène : le travail d’Hardwicke transforme l’adolescence en pure matière de volupté cinégénique. Le déroulement limpide et chronologique des scènes « à faire », suite de fuites en avant un peu mécanique (vol, automutilation, drogue, sexe), se fait moins catalogue plat qu’onde verte à l’impeccable fluidité. De l’hystérie à la douceur, du captage brut du réel à la pureté de la fiction, Thirteen évolue dans un entre-deux qui n’est pas sans rappeler l’envoûtante ambiguïté d’Elephant : entre enregistrement documentaire et géométrie pure.

Qu’on passe sur les multiples scories arty de jeunesse qui parasitent le film -le démarquant sur ce point de la blancheur cotonneuse d’Elephant– et Thirteen libère subitement une énergie violente et lumineuse. L’interprétation trouble et élaborée des jeunes actrices, qui contraste avec le jeu simple et sans nuances des adultes, ouvre sur un espace chauffé à blanc et traversé d’un lyrisme contenu, toujours prêt à craquer, mais revenant systématiquement à la ligne claire de la narration. Entre velours craquelé de l’enfance, crise/extase de l’adolescence et renoncements de l’âge adulte, presque aucune transition : juste un bloc d’images et d’affects en mouvement, une gerbe de couleurs et de sensations, un geste étincelant. Thirteen est le sublime petit frère d’Elephant.