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2
sur 5

Depuis deux-trois ans, le cinéma américain s’est trouvé une marotte : distordre le temps pour ne pas regarder ses effets en face. De 21 grammes à Eternal sunshine of the spotless mind, en passant par Big fish ou L’Effet papillon, on ne compte plus les films s’amusant à jongler avec des paradoxes temporels et autres théories du chaos pour exprimer le désarroi de leurs auteurs devant le bordel ambiant contemporain.

Ainsi, The Jacket, dont on n’aurait pas donné tripette au vu d’un pitch vraiment mal foutu : soupçonné de meurtre, un G.I. revenu de la première Guerre du Golfe est le cobaye d’expérimentations médicales qui lui permettent de voir son futur, quinze ans plus tard, alors qu’il est censé être mort. Le genre de film dont on sait au bout d’un quart d’heure qu’il va donner des migraines si on regarde de trop près le scénario. Pourtant, c’est un autre paradoxe qui le sauve de l’inintérêt : le film de John Maybury ne cesse de lutter contre sa nature profonde. Vendu comme un thriller, voici un film qui tire de plus en plus vers une romance impossible ; récuse toute scène d’action testostéronée pour lui préférer des moments contemplatifs. The Jacket est un film écartelé : casting inattendu (au milieu d’une prolifération galopante de seconds rôles, Adrian Brody et sa mélancolie naturelle très improbable pour un G.I. ; Keira Knightley, limite prépubère dans ses rôles précédents ici en trentenaire brisée) pour des rôles convoités par tout Brad Pitt et Julia Roberts qui se respectent, réalisateur arty pour un projet calibré pour n’importe quel Michael Bay venu. Le plus déroutant reste l’argument de fond, aussi philosophique qu’hors d’âge pour un suspense high-tech : le libre-arbitre peut-il l’emporter sur la prédestination ?

Le vrai voyage dans le temps est celui que fait ce film qui aurait fait sensation dans les 70’s contestataires et passera pour anecdotique aujourd’hui. La faute à un scénario et une production qui cherche plus à retrouver ses billes en croisant l’ode à la famille de Retour vers le futur et l’héroïsme de L’Armée des 12 singes ; à rester en surface des choses (la Guerre du Golfe et ses traumatismes, très rapidement oubliés) plutôt que de se plonger en pleine métaphysique. Au final, c’est curieusement la forme amenée par Maybury, entre mauvais trip et dépression nerveuse, qui parvient à prendre le dessus, pour porter The Jacket vers un résultat inespéré au vu de l’objectif initial du film : lui donner l’air d’un joli épisode de Twilight zone.