Il y a bien longtemps qu’on n’attend plus rien de Soderbergh, même si parfois la tentation de se laisser prendre au jeu menace. Se démultipliant comme une sorte d’escroc en cavale (deux films en un mois), le plus fake des wonderboys, déguisé en Besancenot d’Hollywood, se lance avec The Informant ! dans le thriller d’espionnage échevelé à tendance Clooneysque (attention film citoyen en forme de spot sponsorisé par le G20). Le film, qui refoule la sueur d’Oscars à des kilomètres à la ronde, joue sur deux terrains minés : la performance d’acteur remarquable (Matt Damon en moustachu dramatiquement pâteux) et la satire anticapitaliste s’inspirant de quelques méga-scandales récents dans les hautes sphères de la finance internationale (une sorte de Ruban blanc sur la genèse de la Crise, si on veut). Logiquement, le film s’en tire un moment par son côté emberlificoteur, Soderbergh jouant sur du velours en brossant à gros traits un personnage de naïf, cadre mythomane et bourré d’ambition d’une World Company comme les autres, dont on ne sait à quel degré il subit ou orchestre l’énorme scandale qui s’échafaude sous nos yeux et sème la zizanie jusqu’au sommet de l’Etat.

Le dispositif est parfait : plus le personnage semble mal démoulé, flou et illisible, plus le film s’emballe, plus la mise en scène est en retard sur l’action, plus l’impression de manipulation grandit. Une aubaine pour le réalisateur carbonisé, qui peut rouler les mécaniques en singeant le style fané des thrillers conspirationnistes des seventies tout en assurant le service minimum, dans un mélange de frime Rank Xerox (le cinéaste filme et découpe avec la même inspiration qu’une photocopieuse) et de plaisir coupable à avouer en permanence son goût pour la vanité, les surfaces creuses et la fantaisie vieillotte. Si son inspiration visuelle puise dans la flambe des sixties, Soderbergh n’en ramène que la plate trivialité, pas un gramme de légèreté pop ou de puissance onirique. La belle idée du scénario, s’engouffrer dans la zone de déni et de cynisme du monde de la corruption financière (le prédateur comme drôle de mélange d’insouciance vaguement inquiète, d’irresponsabilité bouffonne et de fausse naïveté), aurait dû déboucher sur une intrigue s’étourdissant de ses bouffées délirantes. Mais elle se transforme entre ses mains en pur prétexte d’arrogance, réveillant le complexe de supériorité du petit malin qui n’a jamais cessé de sommeiller en lui. Du coup, le thriller-champagne a des vieux goûts de moisi.

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