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sur 5

Danse de vie et de mort saisie dans la moiteur fluo/glacée d’une image MTV, Spring Breakers s’avance vers nous, surtout, comme une résurrection : celle d’Harmony Korine, 18 ans après le scénario de Kids, 16 ans après Gummo. Nouvelle réjouissante autant qu’inattendue, tant l’ex-prodige semblait définitivement perdu pour le cinéma, égaré d’abord dans un long tunnel d’autodestruction, puis coincé dans le musée de son imaginaire déserté par l’inspiration (le neuneu Mister Lonely puis le confidentiel Trash Humpers, séduisant dans son principe no future, irregardable en vérité). 16 ans, donc, après le coup de tonnerre Gummo, dans quel état nous revient Harmony Korine ? En forme, mais plus vieux, c’est-à-dire conscient de son âge, réconcilié avec un imaginaire teenage qu’il sonde désormais avec un recul résolument libérateur. C’est la première chose qui frappe, face à Spring Breakers : que le film, sans chercher à s’extirper de la bonbonnière pop-culturelle qui a toujours été la marque de Korine, ressemble autant, dans son principe, à un film de Larry Clark. Un film de moraliste, donc, ce qui est pour le moins nouveau chez Korine. Korine a toujours revendiqué, à l’endroit de la teen culture, une position paradoxale, un pied dedans un pied dehors, mi-amoureux mi-terroriste. Mais la grande beauté de Gummo tenait à ce que le film se présentait, rigoureusement, comme un anti-modèle aux images de l’industrie, une tentative carnavalesque de se soulager de l’imaginaire hygiéniste dominant en célébrant les vertus prophylactiques de la crasse et de la laideur. À la vacuité des images dominantes, Spring Breakers, lui, n’oppose plus d’antidote : à l’inverse il empile ces images jusqu’à saturation, procédant par décoction pour faire remonter à la surface leur nihilisme radical et radicalement érotique (le grand vide dans lequel le film s’étourdit est percé de par en part par un phallus retrouvé sous la forme des bongs, des flingues, etc). C’est très amusant à regarder, et en même temps très douloureux : l’exercice s’apparente, dans son principe, à une sorte de traitement Ludovico branché sur MTV. Position génialement ambigüe, qui voit Korine dessiner son portrait moraliste depuis la reprise exaltée de ces images. Geste fort que prolonge sa promo, vendant le film avec une ricanante candeur sur un terrain pop hédoniste à destination des ados.

Quatre petites poupées fluo, rêvant de spring break, y braquent un fast-food pour mettre le cap sur les plages déchaînées de Floride, où elles seront prises sous l’aile d’un gangsta blanc carnassier campé avec une outrance géniale par James Franco. Bikinis et guns : Korine ne dévie jamais de son programme, déroulé ad nauseam dans une logique de répétition infinie qui installe le film sur les rails hallucinés d’une chaîne de clips en continu. Cette littéralité offre un double avantage à Korine. D’abord de rester constamment avec les filles, sans leur imposer jamais de surplomb critique. C’est-à-dire en plongeant sans retenue, avec elles, dans le rêve qu’elles croient faire mais que l’industrie a fait pour elle, et donc en prenant pour ce qu’il est leur rêve éveillé de Spring break : un « break from reality », une envie non négociable de « mettre la vie sur pause » pour s’enfoncer avec délice dans le grand bain de désir sans objet qu’a fait couler pour elles le robinet MTV. L’autre avantage de cette absolue littéralité, c’est que Korine inspecte l’imaginaire de l’époque en ramenant à lui une grande tradition américaine de films tragiques sur l’adolescence. Le temps cyclique et nauséeux de Spring Breakers (répétitif par nature, le film est par ailleurs ponctué de flashforwards incessants qui achèvent d’en faire une grande boucle), c’est celui qu’annonçait dès les années 50 le « We just wanna go » de Brando dans L’Équipée sauvage, pour faire le portrait d’une jeunesse lâchée à toute vitesse sur une route sans horizon. N’aller nulle part, mais y aller vite, c’était alors aussi bien une morale romantique (pour la jeunesse à qui ces films nouveaux étaient officiellement destinés) qu’un constat tragique et inquiet (pour les adultes dont ils portaient aussi, un peu hypocritement, la voix). Comme Larry Clark avant lui (on pense beaucoup à Bully, qui inspectait comme lui le circuit clos d’une jeunesse condamnée à ne jamais grandir), Korine fait un film infiniment tragique en interrogeant un reste de romantisme. Que reste-t-il de ce romantisme quand la jeunesse est soumise au règne publicitaire, désormais sans partage, de l’idéologie de la jeunesse ? Un bégaiement idiot, une terrible vacuité inondée de couleurs, dont Spring Breakers se désole en même temps qu’il la célèbre, parce que Korine a compris que les images de l’époque valaient tous les commentaires sur les images de l’époque. Des images, il n’y plus que ça dans Spring Breakers, qui se répand comme un rêve morbide et sans fin. Rêve américain bien sûr (il faut voir les séquences géniales où Franco fait l’inventaire de ses guns et de ses dvds en aboyant un « Look at my shit ! » à entendre dans toute sa résonance freudienne), mais auquel Korine, moraliste mais pas moralisateur, n’oppose in fine aucun cauchemar puisque le cauchemar est là, partout. C’est-à-dire intégralement contenu dans le rêve  balnéaire du spring break où les filles fuient une réalité que, subtilement, le film ne montrera jamais. Et de fait, il n’y a plus rien à montrer, rien ici n’a survécu au règne enchanté et morbide des images. Tout s’est éloigné, comme disait l’autre, dans une représentation. Autrement dit : « Spring break forever ! ».

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