Il était temps qu’en matière de films de filles, le cinéma français se secoue un peu. Vraie bonne surprise, La Vie au ranch, premier film de Sophie Letourneur, casse le ronron et ça fait du bien.

Chronic’art : La Vie au ranch est presque intégralement inspiré de vos souvenirs, vous avez reconstruit un corpus de scènes vécues…

Sophie Letourneur : Oui, je suis partie d’une quantité d’archives que j’avais conservées, des vidéos, des enregistrements que j’avais fait à l’époque, des photos. J’avais procédé de la même manière pour mon court métrage Manue bolonaise, qui s’intéressait lui à de jeunes ados de 12 ans : là, je m’étais inspiré du journal intime d’une amie.

Le film prend d’ailleurs la suite logique de vos deux courts métrages, celui-ci et Roc et canyon, comme s’il s’agissait de faire, chronologiquement, le portrait de différents âges de la jeunesse. Vous êtes-vous formulée les choses ainsi, pour La Vie au ranch : faire un film « sur la jeunesse » ?

C’est un film sur la jeunesse, oui, mais plus sur le plan de l’énergie, de quelque chose qui n’est pas nécessairement lié à l’époque. Le sujet, comme dans mes courts métrages, c’est plutôt le passage, la frontière qui sépare un âge d’un autre, plus que la-jeunesse-des-années-2000. Ici, c’est le moment où on quitte le cocon familial, où on rentre dans la vie tout en préservant une sorte de bulle avec le groupe. Et dans ce nouveau cocon formé par le groupe, il y a une énergie folle qui se dépense, une énergie qui finit par devenir violente, anxiogène. C‘est ce qui m’intéressait ici. Et aussi de ne pas faire un portrait fantasmé de la jeunesse. Je ne voulais pas fabriquer de « personnages ».

A ce titre, il y a une dimension quasi-ethnographique dans le film, c’est une manière de faire le portrait de la jeunesse à partir à partir du pur présent, d’une quotidienneté. On pense parfois au Rozier de Adieu Philippine. Aviez-vous des films en tête ?

Je ne suis pas vraiment une « cinéphile », je n’ai pas fait ce film-là en pensant à d’autres, même si, oui, j’adore Rozier par exemple.

La Vie au ranch s’inscrit surtout dans une tradition de film sur les filles, une tradition qui passe par Rozier encore, par Rohmer, par John Hugues…

Rozier, son regard sur les filles est un regard d’homme. A la limite, c’est quelque chose qu’on sent moins chez Rivette par exemple – Céline et Julie, c’est un regard assez féminin sur les filles. Mais quand Rozier fait Du côté d’Orouët, moi je vois un homme qui fantasme des nanas en train de ricaner, même si j’adore le film par ailleurs. D’une manière générale, la vision des filles au cinéma est très fantasmée, pas très réaliste, principalement parce qu’il y a beaucoup plus d’hommes réalisateurs. J’avais envie de montrer les filles telles qu’elles sont, quand elles ne sont pas prises dans un regard masculin.

D’ailleurs, vous vous intéressez assez peu aux garçons dans le film.

Oui, et par ailleurs je voulais brouiller un peu les archétypes, montrer des garçons un peu « féminins », coquets, sensibles, alors que les filles sont violentes, brutales, un peu crades. Et puis l’amitié masculine, la camaraderie entre mecs, c’est une chose qu’on a beaucoup vue au cinéma. Alors que l’amitié entre filles… en général il y a toujours un mec dans l’histoire.

C’est un film sur le groupe mais au fond, le vrai sujet est dans l’angle mort de la solitude. Les filles ne sont jamais seules dans le film.

C’est le sujet : leur incapacité à être seules, et le besoin qu’elles ont, du coup, de s’enfoncer dans une nébuleuse, dans l’énergie du groupe qui les empêche encore plus d’exister individuellement. Elles sont piégées des deux côtés : le groupe les étouffe et en même temps, elles sont incapables d’être seules. C’est une période qui est éphémère par nature. Quand j’ai trouvé le groupe qui allait jouer dans le film, je savais qu’il fallait que je tourne vite, parce que pour eux, c’était sur le point de se terminer.

Comment avez-vous fait le casting ?

J’ai fait un casting sauvage qui a duré presque huit mois. C’était compliqué, parce qu’il fallait, à la fois, que je trouve un groupe qui me plaise et dans lequel je puisse retrouver tous les personnages du scénario. Pour que le dispositif fonctionne, il fallait impérativement que le groupe du film soit, intégralement, un vrai groupe. Je ne pouvais pas le récréer artificiellement parce qu’il fallait que je fasse naître une sorte de mélange entre leur expérience propre et les situations à partir desquelles ils allaient devoir improviser.

La mise en scène a quelque chose de musical : le film est saturé de paroles, que vous traitez comme un bruit, qui recouvre tout. Ça devient assez angoissant, malgré la légèreté : on a l’impression que les filles ne peuvent pas s’arrêter de parler, que s’il elles s’arrêtent, quelque chose s’effondre.

Oui, c’est comme une musique. C’est pour ça que les gens qui ont vu le film ont l’impression que ce n’est pas écrit, parce que le contenu des dialogues est très anodin, sans enjeux. Le film fonctionne beaucoup sur l’idée de remplir le vide. C’est pour ça que j’ai choisi un format « bocal », carré : il fallait que je fasse du cadre une sorte de gros animal, qu’il soit perpétuellement rempli de leurs corps, de leurs cheveux. Et c’est la même chose pour le son. Le film ne parle que de ça : la peur du vide.

Lire notre chronique du film

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