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Comme Un Vivant qui passe (1997), Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures provient de Shoah : les deux films -témoignages enregistrés au moment du tournage de 1979- prolongent l’œuvre d’origine, y apportent un nouvel éclairage que l’auteur a voulu présenter séparément, considérant que la dimension qu’il apportait ne pouvait s’insérer dans l’architecture des neuf heures présentées il y a plus de 20 ans.

Oeuvre cruciale et sans équivalent, à la fois magnifique et terrifiante, Shoah est indispensable à la compréhension sensible du siècle comme à l’intelligence de ce que signifie l’acte de « filmer », la puissance des films de Lanzmann étant de questionner simultanément le régime de l’image et celui du réel avec la même rigueur et la même persévérance. Il n’y a pas d’une part « ce qui s’est passé » -le réel- avec l’image d’archive qui en tiendrait lieu sur le plan représentatif, et d’autre part les témoins qui racontent au présent. Comme le dit le cinéaste dans le texte introductif qui ouvre Sobibor : « Musées et commémorations instituent l’oubli autant que la mémoire ». Tout le travail cinématographique de Lanzmann est la déconstruction rigoureuse et systématique de cette manière trop simple de poser la question de la mémoire au cinéma.

Le regard rétrospectif sur l’Archive et son corollaire civique et aimable ( le fameux « il faut en tirer la leçon pour aujourd’hui » des politiques) définit une relation biaisée au passé. On sait maintenant que la répétition consciencieuse et sincère du « plus jamais ça » n’est qu’expiatoire et n’empêche pas le retour du pire. Claude Lanzmann a adopté un point de vue cinématographique inverse : chez lui, le rapport juste à l’Histoire passe par le refus de l’archive et par la découverte d’une forme où coexistent constamment le passé et le présent. C’est cette forme trouvée pour Shoah qui explique qu’on sort de Sobibor non pas simplement ému, mais frappé et conscient, d’une façon plus aiguë que d’habitude, que l’Histoire ne finit jamais et qu’elle nous concerne toujours.

La précision minutieuse du titre de ce dernier film renvoie bien sûr à ce qui en fait la matière sidérante : le récit par un de ses participants -Yehuda Lerner- de la révolte préparée, mise en œuvre et réussie d’un groupe de déportés juifs du camp d’extermination de Sobibor en Pologne contre les chefs nazis dirigeant le camp. Comment Lanzmann parvient-il à mettre en scène ce témoignage, à faire exister à l’écran ce qu’il appelle la « parole vive » de Lerner ? Par une mise en scène d’une précision inouïe, ne laissant de côté aucune des questions qui concernent la création cinématographique. Lanzmann rejette l’appellation « documentaire » pour son travail. Il affirme avoir trouvé une forme inédite, adaptée au caractère « irreprésentable » de son « sujet » et irréductible à une appellation connue. Reconnaissons avec lui que Sobibor -et Shoah– portent l’empreinte d’un désir, d’une foi même, très éloignés des démarches documentaires classiques : le film n’essaie pas de livrer un message, ni d’être essentiellement pédagogique…

Sobibor circonscrit plutôt un territoire de représentation singulier, jouant de la circulation et de l’alternance de trois éléments : d’abord, la voix-off de Claude Lanzmann qui ouvre, traverse puis clôt le film, timbre terrible, ton ferme et assuré qui effraie parfois, qui convainc toujours ; ensuite, les prises de vue actuelles qui enregistrent les lieux de souffrance et de mort tels qu’ils sont aujourd’hui, empreintes insoutenables de décors urbains banals, de forêts millénaires qui ont vu le courage et la honte ; enfin, les plans fixes, cadrés larges, avec quelques zooms parfois, du témoin qui parle dans sa langue, qui s’interrompt pour laisser traduire l’interprète. Un visage, une voix et des gestes comme celui-ci, parmi tant d’autres, inoubliables, où Lerner montent ses bras pour montrer comment il prépara la hache qui fendit en deux le crâne du Nazi tué pour la libération des siens.