Bonne surprise que ce film dont on aurait pu à bon droit se méfier : biographie de peintre, dans une France reconstituée, avec performance d’actrice à la clé. Dire que le film de Martin Provost virevolte bien au-dessus de cet inquiétant cahier des charges serait un tant soit peu exagéré, mais Séraphine a pour lui son approche humble de son sujet, ce qui, au prix d’un flirt avec une sorte d’académisme de bon aloi et légèrement emprunté, lui assure par là même un certain maintien. Séraphine ? Une bonne à tout faire dans la France d’avant 1914, un peu zinzin (elle parle aux oiseaux, reste longtemps toute nue dans le ruisseau, et taille la bavette avec la Vierge), un peu sauvage qui la nuit venue s’active dans le secrète de sa chambre miteuse avec pinceaux, morceaux de bois et ce qu’elle a ramassé ici et là pour fabriquer de la peinture et des couleurs. Le hasard a placé sur son chemin Wilhelm Uhde, marchand d’art et critique allemand, un type qui avait du nez puisqu’il fut l’un des premiers acheteurs de Picasso ou Braque, compta parmi les découvreurs du Douanier Rousseau, et fit connaître ce que l’on désigne aujourd’hui par art naïf, ou primitif. Séraphine fut sa domestique, un temps, avant que la guerre ne le chasse de France. Il découvrit ses tableaux, l’encouragea, et la suite de leur relation, qui s’étendit jusqu’à la mort de l’artiste (en 1942), est un curieux mélange de proximité, d’affection, d’intérêt de la part de l’intellectuel, mais aussi d’abandon, de distance prise durant des années, comme une crainte, peut-être, sur laquelle en tout cas le film se garde bien de déflorer le mystère.

Séraphine Louis devint pour la postérité Séraphine de Senlis. A voir le film, on est d’abord ébloui par sa peinture, déflagration végétale et coloriste figurant, dans l’esprit un peu dérangé de l’artiste, une sorte de vision paradisiaque toujours recommencée : elle n’avait peint, toute sa vie, que des arbres et des fleurs – bienheureuse Séraphine, morte dans la misère et la folie, dans un asile affamé par la guerre. Les qualités du film de Martin Provost tiennent tous dans la plus belle de ses scènes : Séraphine, fière, tient ses immenses toiles devant un petit peuple de domestiques, de commerçants du coin, de bourgeoises interloquées, défilant un à un en ouvrant de grands yeux. La simplicité du dispositif (une série de champ-contrechamp : une toile / un spectateur) raconte l’ambition du film et la hauteur où il se place – se laisser ravir par une œuvre mystérieuse, et laisser en suspens l’énigme de sa fabrication, où se pose l’alternative insoluble de l’art, fruit d’une intelligence créatrice ou mouvement innocent d’un esprit. Ailleurs le film aura fait pesé le poids de sa mise en scène proprette, posée, calme, avec sa belle lumière et ses jolis fondus au noir, sur une pente académique dans ce qu’elle a toutefois de plus louable – une simplicité.

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