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4
sur 5

Un cinéaste en vacances dévale en voiture une petite route verdoyante, il roule jusqu’à croiser sur son chemin la silhouette d’un jeune éphèbe. La voiture s’arrête, l’homme descend, s’approche du jeune homme et lui demande s’il a déjà pensé à faire du cinéma. Le jeune homme répond que non, il n’en a pas envie. Le réalisateur insiste, mais le jeune homme veut pas. Et ce premier refus, cette première vexation inaugurera une succession d’étranges événements, de ratés et d’échecs venus s’abattre sur Léo, héros en mal d’inspiration qui doit plancher sur son prochain scénario.

Tout Rester vertical baigne dans une étrange humeur neurasthénique, qui semble autant guetter Guiraudie que son alter ego. En fait d’alter ego, on a l’impression qu’en réalisant son film le plus autofictionnel Guiraudie nous fait l’aveu d’une crise, d’une obligation de dessaouler après la perfection éthérée de L’inconnu du lac. Avec Rester vertical, le réalisateur remet donc les compteurs à zéro, s’en tient à une définition minimale de la fiction : c’est une immense page blanche où se trouvent disséminés ça et là des points de rencontres, une sorte de plan rudimentaire dessiné à l’arrache, fait de croix et de lignes brisées. Là, une rencontre amoureuse qui tourne en baby blues et en séparation, ici un vieil homme bougon qui écoute du Pink Floyd à fond, ailleurs un SDF mutique et au regard scrutateur. Léo est soumis à une écriture fictionnelle complètement aléatoire, dont aucun sens ni progression ne se dégagent. On pense ici et là au cinéma de Hong SangSoo, d’abord dans cette façon d’envisager le récit comme quelque chose de creux, de vide, qui ne peut croître qu’à partir du moment où le héros se trouve dans une période d’inactivité, dès lors disponible à tout. Egalement dans cette écriture, beaucoup plus éteinte et atone que les précédents films de Guiraudie, lequel semble envisager un film comme une surface ouverte, lâche, qui laisse les choses venir à elle, l’inspiration devenant pareil à un processus onirique, qui prend ce qu’il trouve, ressasse, et tel un Rubik’s cube, tente toutes les combinaisons possibles avec une poignée de personnages et de situations.

Mais plutôt que le rêve, le film bascule très vite du côté d’une ironie cauchemardesque. Guiraudie prolonge de façon encore plus pessimiste ce qu’il disait déjà dans le Roi de l’évasion : l’évasion, la ligne de fuite, est en fait toujours une boucle. A vouloir prendre la tangente on fait toujours du surplace, et pour la première fois peut-être dans le cinéma de Guiraudie, plus aucune utopie d’aucune sorte n’est envisagée : la fiction n’est plus libératoire, c’est une zone carcérale, un espace pris en tenaille par les exigences du réel. Faire un enfant, fonder une famille, faire un film, gagner sa vie. Tout semble soudainement inatteignable, totalement hors de portée, tout enthousiasme (créateur, amoureux) semble se dissoudre, se dégonfler dans l’apathie. Et si la photographie du film est exceptionnellement blafarde (hormis quelques scènes dorées qui appuient le contraste) c’est que le soleil, ce soleil guiraudien qui coule sur les êtres comme un sirop de désir, ne brille plus pour personne.


La dépression (intime, météorologique) mue en cauchemar, le réel n’est plus cette chose qui se dégonfle à mesure qu’on s’y engage, désormais il se retourne contre son héros et le persécute (on pense ici au cinéma des frères Coen que Guiraudie affectionne) : que ce soit le surgissement absurde de son producteur qui quémande une première version du scénario ou la visite impromptue de la police. Visite autant absurde que comique et déjà présente dans Le Roi de l’évasion. Sorte de running gag inquiétant venu mettre fin aux hostilités de la fiction, comme une phobie personnelle que Guiraudie ferait surgir au milieu d’une géographie mentale, comme l’incarnation d’un ordre dont son cinéma n’a jamais voulu.


Le cauchemar, c’est lorsque les vannes du désir sont fermées : ainsi asséché, Rester vertical est submergé par une vague de réel impossible à contenir. En ce sens, le très beau titre du film laisse place à une infinité d’interprétations que la dernière scène, dans son symbolisme minéral, laisse généreusement ouvertes  : sur les causses de la Lozère, Léo et son beau-père de fortune se retrouvent encerclés par les loups, le premier dit alors : « tant qu’on est debout on a rien à craindre ». Rester vertical, à l’aune du cinéma de Guiraudie dont les récits cherchent toujours à conjurer un réel normé et sans désir (et dont les loups, dans leur étreinte, en seraient comme les émissaires), c’est une façon de dire qu’il faut bander, et bander d’abord et avant tout pour cette vieille fiction qui bouge encore.