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4
sur 5

« A travers ce film, les producteurs souhaitent manifester leur respect pour les réalisateurs pionniers du cinéma chinois » : ce carton d’ouverture fait craindre le pire de ce remake du film chinois homonyme de Fei Mu réalisé en 1948. L’hommage apparemment obséquieux se double dans les premiers plans d’un style élégant mais dangereusement proche de l’académisme, dans lequel versent certains disciples de Hou Hsiao-hsien. En fait, la beauté des cadres et le travail sur les lumières qui traversent la maison de Printemps dans une petite ville et filtrent à travers sa cour centrale sont l’oeuvre de Mark Lee, le chef-opérateur de Hou et de In the Mood mood for Love love de Wong Kar-waï. Avec ce dernier film, comme avec Loin du paradis de Todd Haynes -autre remake-, Printemps a en commun le thème du renoncement à l’amour entre deux êtres qui se frôlent sans jamais se donner. Mais Tian Zhuangzhuang, s’il conserve de l’original les encadrements de portes ou de fenêtres et les branchages au premier plan, n’esthétise pas à outrance ce semi huis clos dans une grande maison du XVIIe siècle ravagée par la guerre. Il opère comme la beauté de sa protagoniste, Yuwen, d’abord insoupçonnée, éclatant à la faveur d’un coup violent qui brise une vitre, d’un regard trop longtemps soutenu.

Yuwen est l’épouse de Liyan, l’héritier des lieux, hypocondre et déclassé. Aux soupirs de la Bovary chinoise répondent les plaintes de son mari sur l’inefficacité de ses médicaments. Lorsque Zhang Zhichen, un ami d’enfance de Liyan devenu médecin à Shanghai, débarque à l’improviste, c’est l’appel d’air. Ils s’étaient aimés, lui et Yuwen, à l’adolescence, avant la guerre, avant le délabrement qui contaminé jusqu’au corps du jeune époux. La montée progressive de l’émotion, Tian l’obtient en se tenant à sa rigueur stylistique, bien au-delà de la « qualité chinoise » qu’on craignait. La retenue n’est pas ici révérence envers le maître dont on imite le film adoré (quoique fidèle, Tian en supprime d’ailleurs la colonne vertébrale, sa voix off féminine), mais transcription des murailles intérieures des personnages. Citadelles fortifiées, Yuwen et Liyan, comme les femmes d’Oncle Vania séduites par un visiteur intempestif, n’attendaient que la présence de l’étranger pour se remettre à vivre. De l’enserrement conjugal (Yuwen), nostalgique (Zhichen) et physique (Liyan), chacun s’extrait lors de scènes magnifiques où le dialogue capitule devant le chant. Printemps dans une petite ville glisse ainsi, avec l’air de ne pas y toucher, de la parole au passage à l’acte, de la souffrance intériorisée d’un statu quo initial à la crudité du geste final de Liyan. Ce Printemps n’a rien, on l’aura compris, d’une bluette sur l’éclosion des bourgeons.